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Le brouillage des frontières entre le savant et le populaire
Depuis Malraux, la démocratisation culturelle a cherché à réduire les inégalités d'accès à la culture dans ses formes les plus légitimes, héritée en grande partie de la culture savante et lettrée (lecture dite «littéraire»1 - En opposition à la lecture de divertissement (bandes dessinées, mangas, magazines, etc.). 1, fréquentation des musées, du théâtre, des concerts de musique orchestrale, de l'opéra, etc.). Or, si la culture demeure plus que jamais un «capital» au XXIe siècle, son rôle dans la formation des inégalités a profondément évolué, tout comme les formes de légitimité culturelle et de distinction sociale. Les analyses du sociologue Philippe Coulangeon permettent de mieux comprendre ces transformations et d'éclairer le décalage grandissant entre les nouvelles formes de capital culturel et les politiques publiques.
Autrefois, les loisirs de l'aristocratie étaient corrélés à des activités liées à leur propriété foncière, comme la chasse, l'équitation ou le polo. Le passage d'une société aristocratique à une société bourgeoise a déplacé la distinction sociale vers des pratiques culturelles liées à la culture lettrée et aux arts savants. Désormais, la distinction se fait davantage par le mélange des pratiques et de multiples répertoires culturels.
Avec l'essor de l'industrie culturelle et l'affaiblissement du rôle prescripteur de l'école, les composantes du capital culturel se sont en effet transformées. Ainsi, l'écoute quotidienne de musique, autrefois une pratique distinctive, s'est massifiée: en 1973, 9% des Français écoutaient de la musique tous les jours contre 57% en 2018. La culture de classe telle que la définit Bourdieu dans La Distinction n'est plus aussi nettement circonscrite: une position sociale ne se rattache plus de manière évidente à une pratique ou un répertoire culturel défini.
La mondialisation de l'offre culturelle a par ailleurs contribué à créer de nouveaux types de consommation et à brouiller les frontières entre les répertoires savants et populaires. Richard Peterson et Roger Kern, deux sociologues états-uniens, ont défini un nouveau clivage, entre ce qu'ils nomment les «univores» et les «omnivores», les premiers ne côtoyant qu'un seul registre culturel, tandis que les seconds en côtoient plusieurs.
Les classes supérieures consomment désormais volontiers des produits culturels issus de l'industrie du divertissement: elles se distinguent moins par leur accès privilégié à la culture savante que par l'étendue et la diversité de leurs goûts et de leurs pratiques. Dans une société mondialisée, l'éclectisme devient une nouvelle forme de légitimité culturelle, fondée sur la valorisation du cosmopolitisme. Comme le résume Philippe Coulangeon, le capital culturel se traduit, dans sa forme la plus haute, par un «capital multiculturel».
On retrouve des traces de cet éclectisme caractéristique des classes supérieures dans les habitudes d'écoute sur Spotify. La plateforme calcule le «Generalist-Specialist Score», un indicateur de la diversité musicale permettant de distinguer les profils «généralistes» et «spécialistes». Comme le révèle une étude de la plateforme, les utilisateurs aux habitudes d'écoute les plus diversifiées sont aussi les plus aisés et sont 25% plus susceptibles de souscrire à un abonnement premium que ceux dont la consommation musicale demeure moins variée.
L'ouverture des classes supérieures aux répertoires les moins légitimes ne signifie pas pour autant la fin des rapports de pouvoir entre les classes sociales. Les manières de se distinguer prennent d'autres formes: écouter de la musique, mais sur vinyle; regarder la télévision, mais des documentaires; écouter du rap, mais du rap conscient; regarder une série, mais en version originale, etc. Par ailleurs, l'appropriation des répertoires culturels se fait «par le bas»: si les classes supérieures s'approprient les répertoires populaires, l'inverse ne se produit pas, ce qui n'implique donc pas la fin des hiérarchies.
Le modèle de démocratisation culturelle, centré sur la réduction des inégalités d'accès à la culture savante et lettrée, est ainsi mis à l'épreuve dans ses fondements. Les écarts sociaux persistent et il est peu probable qu'ils puissent un jour être comblés par l'action de l'État. Dans ce contexte, continuer à concentrer l'effort public sur les répertoires culturels dominants mais pratiqués par une minorité «cornerise» l'action publique: elle renforce la perception d'une culture subventionnée ne bénéficiant qu'à une élite restreinte, alors même que l'immense majorité des pratiques culturelles échappe à son champ d'intervention.
La démocratisation «dissimule aujourd'hui assez mal le fait que l'impératif est souvent moins celui de la conquête de nouveaux publics que celui de la préservation des publics existants, voire de la sauvegarde de domaines virtuellement sans publics», comme on peut l'observer dans certains répertoires de danse ou de musique contemporaine.
Dans le même temps, l'inégalité culturelle s'est déplacée, notamment dans la capacité à manier plusieurs registres et des références variées, capacité exigeant des ressources économiques mais aussi relationnelles dont les classes populaires ne disposent pas toujours. L'action du ministère de la Culture entre ainsi en décalage croissant avec les évolutions culturelles de la société: la diversification des pratiques et l'éclectisme des goûts contrastent avec le recul de la culture savante. Raisonner en termes de distance à combler avec la culture légitime nourrit finalement l'illusion d'un objectif inaccessible et de plus en plus dépassé, à mesure que les pratiques culturelles évoluent.
Notre modèle français de démocratisation culturelle a-t-il vraiment permis de réduire les inégalités? Non, répond Victorien Bornéat dans son livre L'Exclusion culturelle – Manifeste pour une riposte populaire, qui paraît le 23 janvier aux Éditions du Faubourg, en partenariat avec la Fondation Jean-Jaurès. Conseiller culture en cabinet au sein d'une grande collectivité territoriale, il explique que la «culture subventionnée» reste massivement fréquentée par les diplômés et les classes supérieures, tandis que les classes populaires en sont symboliquement et concrètement tenues à distance, au point que supprimer des budgets culturels devient un argument électoral.
Nous publions ici un extrait de son livre, la sous-partie intitulée «Le brouillage des frontières entre le savant et le populaire».






























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