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Christian Quesnel aime explorer les mystères avec son encre. Il a peint la tragédie ferroviaire qui a déchiré la communauté de Mégantic, il a plongé dans la psyché de Dédé Fortin. Cette fois, c’est un drame syndical méconnu dans une petite communauté du nord de l’Ontario qui a retenu son attention. Une tragédie qui a fait trois morts et huit blessés au sein d’un groupe de bûcherons en grève, sous les balles de colons qui fournissaient du bois à leur employeur.
Jacques Poirier, l’auteur avec qui Christian Quesnel signe l’album Du sans sur la neige chez Prise de parole, est d’ailleurs né à Kapuskasing, non loin des lieux où le drame s’est produit : Reesor Siding.
Une nuit de février 1963, un groupe de quelque 400 bûcherons en grève de la Spruce Falls Power and Paper Company se présente à ce carrefour où les colons voisins déposent leurs propres cordes de bois pour la compagnie malgré le conflit de travail. Les colons, bien qu’ils ne soient qu’une poignée, sont armés. Affolés par l’ampleur du groupe de syndiqués présent, ils tirent.
« Ces gens-là vivaient dans de petites villes, des villages. Il y avait des voisins qui étaient d’un côté ou de l’autre. Il y en avait aussi dans la même famille. Il pouvait y avoir un membre de la famille qui était syndiqué, puis un autre qui travaillait pour un bûcheron indépendant ou pour la coop », raconte Jacques Poirier.
Les meurtres et blessures ne seront jamais punis par la justice : tout au plus trois colons recevront des amendes de 100 $ chacun pour port d’armes prohibées. Les bûcherons en grève, eux, recevront 200 $ d’amende chacun pour rassemblement illégal.
Quarante-trois ans après les faits, Jacques Poirier, dont le père était un bûcheron syndiqué, a voulu jeter un regard sur cette crise restée taboue dans les chaumières de Kapuskasing. « Mon père m’a dit qu’il n’était pas là le soir du drame. Je le crois, parce que mon père était peureux et il ne serait pas allé dans un bordel comme ça. »
« On n’en parlait pas de façon régulière », raconte Jacques Poirier à propos des échanges qu’il a eus avec son paternel. « Il en parlait plus lorsqu’il était avec des amis ; lorsqu’ils avaient pris un petit verre de trop, il commençait à en parler. Mais à part ça, dans toute la région, c’est quelque chose dont on parlait très peu. »
N’empêche, l’affaire travaillait assez Jacques Poirier pour qu’il ait envie d’en faire une pièce de théâtre ; il a finalement opté pour une bande dessinée. « Je ne dirais pas que je suis neutre », admet Jacques Poirier. Mais il assure ne pas être animé par un désir de vengeance.
« Ça a pris du temps avant que le projet sorte, parce qu’il y avait une documentation importante à aller chercher », raconte de son côté Christian Quesnel.
Par les planches de Du sang sur la neige, on partage les conversations téléphoniques des épouses des uns et des autres qui discutent de la tragédie sur des lignes partagées où chacun peut entendre les conversations de ses voisins. On voit aussi défiler le procès où sont convoqués policiers — il y en avait sur les lieux —, grévistes et colons (comme on appelait les cultivateurs qui survivaient à l’hiver en vendant des cordes de bois à la Spruce Falls Power and Paper Company).
L’affaire avait été entendue dans le cinéma de Kapuskasing, le seul endroit du coin capable d’accueillir tant de gens. Le procès se déroule en anglais, bien qu’une traduction soit assurée. Le bruit des conversations rend toutefois la captation de l’événement difficile. En réaction à l’amende de 100 $ imposée à trois colons, le président du syndicat des bûcherons notera d’ailleurs qu’il en coûte moins cher de tuer un homme que de tuer un orignal hors de la période de la chasse autorisée.


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