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Du bagne à la salle de sport : l’histoire glauque de la machine pour laquelle vous payez 40 euros par mois

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C’est un rituel moderne quasi religieux. Après une longue journée de travail, des millions de personnes se rendent dans des salles de sport climatisées, enfilent des baskets coûteuses et montent volontairement sur un tapis roulant pour « souffrir » et brûler des calories. C’est un symbole de discipline, de santé et de statut social. Pourtant, l’ironie de la situation est mordante. Si vous aviez effectué exactement les mêmes mouvements dans l’Angleterre du XIXe siècle, cela n’aurait pas été pour sculpter votre silhouette, mais parce que vous étiez un criminel condamné à une forme de torture physique et psychologique redoutée.

Le génie maléfique de William Cubitt

Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut remonter à 1818, au cœur de l’Angleterre victorienne. À cette époque, le système pénitentiaire est en crise. Les autorités cherchent des alternatives à la déportation ou à la peine de mort, mais elles sont terrifiées par une chose : l’oisiveté des prisonniers. Dans la mentalité protestante rigide de l’époque, ne rien faire est la porte ouverte au vice. La prison ne doit pas seulement enfermer ; elle doit « dresser ».

C’est dans ce contexte que William Cubitt, un ingénieur civil fils de meunier, visite la prison de Bury St Edmunds. Choqué par la vue de détenus qui flânent dans la cour, il décide de mettre son génie technique au service de la punition. Il conçoit alors la « tread-wheel » (roue de marche). L’ancêtre de votre tapis de course ne ressemblait pas à une bande plate, mais à une immense roue à aubes allongée, munie de 24 marches extérieures. Le principe était simple et diabolique : pour ne pas tomber, le prisonnier devait grimper indéfiniment.

L’escalier sans fin : une torture calculée

La machine de Cubitt a été rapidement adoptée par plus de cinquante prisons britanniques, car elle offrait la punition parfaite. Elle était parfois utile, l’énergie cinétique servant à moudre du grain (d’où le terme anglais treadmill, « moulin à marcher ») ou à pomper de l’eau. Mais très souvent, les gardiens serraient une vis pour augmenter la résistance et faisaient tourner la machine « au vent », pour le seul but de l’effort punitif.

Le régime imposé aux forçats était d’une brutalité que l’on peine à imaginer aujourd’hui. Les prisonniers marchaient six à huit heures par jour. On estime qu’ils gravissaient quotidiennement l’équivalent de 1 500 à 4 000 mètres de dénivelé. C’est comme si l’on vous forçait à grimper la moitié de l’Everest tous les jours, avec pour seule nourriture du pain sec et du gruau.

L’aspect le plus cruel n’était pas seulement physique, mais psychologique. Des cloisons en bois séparaient les détenus sur la roue, les empêchant de se voir ou de se parler. Ils étaient isolés dans l’effort, face à un mur, montant un escalier infini qui ne menait nulle part. C’était l’industrialisation de la désespérance.

tapis roulantCrédit : JessyAM/Wikipedia
Tapis roulant situé sur Portswood Road, dans le quartier Victoria and Alfred Waterfront du Cap. Il servait de punition pour les prisonniers de la prison de Breakwater au XIXe siècle.

Oscar Wilde et la fin de la roue

Cette machine a brisé des milliers d’hommes, dont le plus célèbre fut sans doute Oscar Wilde. Condamné aux travaux forcés en 1895 pour homosexualité, l’écrivain dandy a passé deux ans à user sa santé sur la roue de la geôle de Reading. Il est sorti de prison physiquement ruiné et est mort trois ans plus tard, à l’âge de 46 ans. Dans son célèbre poème La Ballade de la geôle de Reading, il évoque cette horreur avec des mots glaçants : « Nous avons tourné les manivelles, nous avons brossé les cellules / Et fait claquer les pales de fer blanc / De la roue qui tourne dans le vide ».

L’opinion publique a fini par s’émouvoir de cette cruauté. Le Prisons Act de 1898 a officiellement banni l’utilisation de la roue de marche, jugée inhumaine. La machine a alors sombré dans l’oubli total pendant plusieurs décennies.

La réhabilitation marketing

Comment cet instrument de torture est-il devenu le roi du fitness ? Grâce à un homme : le Dr Kenneth Cooper. Dans les années 1960, ce médecin américain démontre les bienfaits de l’exercice aérobie pour prévenir les maladies cardiaques. Il faut alors trouver un moyen simple de faire courir les gens, y compris chez eux.

L’industrie du sport a exhumé l’invention de Cubitt. On a remplacé les marches en bois par un tapis roulant en caoutchouc, ajouté un moteur électrique pour dicter le rythme, et transformé la souffrance imposée en souffrance volontaire. Aujourd’hui, le tapis de course est l’appareil de fitness le plus vendu au monde. La prochaine fois que vous monterez dessus, souvenez-vous : vous payez pour faire ce qui a servi à détruire Oscar Wilde.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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