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Trois semaines après l’implantation du Dossier santé numérique (DSN) en Mauricie et au Centre-du-Québec, une médecin prend la parole publiquement pour exposer les difficultés qu’elle vit avec le nouveau système.
Alyson Baker est spécialiste de la médecine interne à l’hôpital Hôtel-Dieu-d’Arthabaska de Victoriaville depuis huit ans.
La transformation qu’elle et tout le personnel du réseau de la santé de la région vivent est immense. Les hôpitaux étaient très peu informatisés. Depuis le 9 mai, tout est numérique. La Mauricie-Centre-du-Québec et le Nord-de-l’île-de-Montréal sont les deux régions pilotes choisies pour implanter le Dossier santé numérique.

L'Hôtel-Dieu d'Arthabaska de Victoriaville. (Photo : 3 mars 2026)
Photo : Radio-Canada / Abigaëlle Gladu
La docteure Baker reconnaît que l’informatisation permet de faire certains gains. Elle estime toutefois que la période d’adaptation est pénible. C’est comme s'il fallait qu’on s’adapte au logiciel plutôt que l’inverse, illustre-t-elle. Les équipes étaient déjà fatiguées, après des réformes et une pandémie.
Certaines tâches, qui étaient autrefois simples, lui prennent maintenant plus de temps. Il y a beaucoup d’onglets, ce n'est pas du tout intuitif. J’ai eu plus de facilité à créer un site web que d’utiliser Epic, affirme-t-elle.

Une infirmière numérise une étiquette à l’hôpital Jean-Talon, à Montréal, quelques jours après l’implantation du nouveau système numérique
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Certains problèmes sont signalés au fur et à mesure. Alyson Baker donne l’exemple de l’identification des patients. Dans le système Epic, ils sont identifiés par leur nom et un numéro unique. Lorsqu’un patient est transféré à l’extérieur de la région, il est impossible de lier son dossier à ceux qui existent ailleurs, puisque son numéro d’assurance maladie et sa date de naissance n’apparaissent pas dans le système. Quand un patient a un nom commun, le risque de l’associer au mauvais dossier est élevé, déplore la docteure Baker.
D’un jour à l’autre, il y a des améliorations qui se font au logiciel, quand ce sont des affaires urgentes. Je l’ai signalé aujourd’hui, dans deux jours, ça va être réglé, indique la docteure.
Des départements plus touchés que d’autres
Alyson Baker estime que les plus grandes difficultés sont vécues à l’urgence. Il y a tellement un éventail de problèmes qui peuvent arriver, et qui peuvent être traités de façon très différente. C’est comme s’il fallait réinventer la roue à chaque fois, explique-t-elle.
Une autre médecin qui travaille dans une urgence de la région et qui préfère garder l’anonymat, confirme qu’elle voit des infirmières en pleurs tous les jours et que des collègues médecins songent à démissionner.
Le CIUSSS de la Mauricie-Centre-du-Québec assure avoir mis en place des mesures pour assurer le soutien psychologique des équipes.
Cette médecin déplore que les pharmacies des hôpitaux n’arrivent pas à suivre le rythme. Certains médicaments sont administrés des heures plus tard que prescrit. À son avis, dans certains cas, ce délai peut avoir une incidence sur le patient. Le CIUSSS indique que la sécurité du processus d’administration des médicaments demeure une priorité centrale, que le DSN n’influence pas directement l'administration des médicaments, mais que les nouvelles pratiques de travail peuvent avoir une influence sur les délais.

Une machine imprimant des étiquettes à l'hôpital Jean-Talon, à Montréal
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
La radiologie aussi subit les conséquences des changements. Ils ont de la misère à lire tous les examens de radiologie dans la même journée, ce qu’ils faisaient avant. Maintenant, c’est tellement plus lourd. Le travail administratif et clérical a été mis sur le dos des médecins. Ils ont moins de temps pour lire les examens, explique la docteure Baker.
Le CIUSSS indique qu’il est normal que le rythme des activités clinique diminue temporairement pendant la phase d’implantation, pour trouver un équilibre entre les besoins de la population et la capacité des équipes. Des groupes de travail, incluant sur la lecture des examens en radiologie, sont déjà à pied d’œuvre pour identifier et apporter les améliorations nécessaires afin de rétablir l’efficacité attendue, nous répond le CIUSSS par courriel.
Les médecins peuvent recevoir les résultats des examens à trois endroits différents, mais pas nécessairement aux trois endroits. Ils doivent donc faire le tour des différentes boîtes pour comparer les listes pour éviter les erreurs, une perte de temps et une augmentation des risques d’erreurs, selon une médecin.
Questionnée à savoir si les soins aux patients sont affectés, Alyson Baker cite le témoignage d’Émilie Poisson livré la semaine dernière sur les réseaux sociaux. Pour la docteure, c’est la preuve que les soins aux patients sont affectés.
Émilie Poisson a attendu 28 heures à l’urgence de l’Hôtel-Dieu-d’Arthabaska à Victoriaville le 22 mai dernier. Elle avait été dirigée à l’urgence par crainte d’une phlébite, mais elle souffrait plutôt d’une fracture du péroné. Elle a eu le temps d’observer les difficultés vécues par le personnel.
Après quelques heures d’attente, elle raconte qu’une gestionnaire s’est adressée aux patients et a affirmé que c'était bien beau ce qu'on voyait aux nouvelles, mais sur le terrain, c'est une tout autre chose. Elle nous a dit à titre d'exemple que c'est comme si, demain matin, on vous dit 80 % de ce que vous avez appris sur comment faire votre travail, jetez-le aux poubelles, puis recommencez.
Emilie Poisson comprend qu’à terme, les avantages du DSN seront tangibles, mais, en attendant, elle a observé de grandes difficultés à l’hôpital de Victoriaville.
On comprend que toute implantation demande de l'adaptation, mais là j'ai l'impression que c'est plus que de l'adaptation. On est des cobayes, déplore-t-elle.
Alyson Baker remarque que les médecins dépanneurs se font plus rares. Elle croit que ces médecins évitent de venir aider dans la région en raison du DSN. Des départements sont parfois à découvert. Mercredi dernier, il n’y avait pas d’anesthésiste à l’hôpital, déplore-t-elle. Le CIUSSS reconnaît que certains médecins dépanneurs n’ont pas suivi les formations et ont retiré leur disponibilité. Des mécanismes sont mis en place pour aider ceux qui continuent à prêter main forte en Mauricie-Centre-du-Québec à maîtriser le DSN.
Des craintes de parler
Alyson Baker a hésité avant d’accepter de parler publiquement des problèmes qu’elle vit depuis l’implantation du DSN.
Certains médecins se sont fait rabrouer. À la suite de certaines sorties que j’ai faites sur les réseaux sociaux, j’ai eu des interventions par mes supérieurs. Vous avez eu une entrevue avec Nathalie Petitclerc qui confirmait qu’elle souhaitait de la transparence, donc ça m'a mis plus en confiance, explique-t-elle.


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