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Deux hommes tués par l’ICE sur le chemin du travail. Chaque employeur doit désormais choisir son camp

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Un mouvement qui a passé des années à éviter de s’identifier comme un mouvement syndical ne peut plus se permettre cette prudence.

Source : Common Dreams, Neidi Dominguez
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Un bouquet de fleurs et une bougie de recueillement ont été déposés sur le trottoir à l’endroit où Lorenzo Salgado Araujo a été abattu, près du carrefour entre Wayside Drive et Canal Street, à Houston, au Texas, le 7 juillet 2026. (Photo de Reginald Mathalone/NurPhoto via Getty Images)

Le mois dernier, l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) a tué Lorenzo Salgado Araujo, père de famille et ouvrier du bâtiment à Houston, alors qu’il se rendait sur un chantier. À peine six jours plus tard, un autre agent de l’ICE a abattu Johan Sebastián Guerrero alors qu’il se rendait à son travail. Il laisse derrière lui sa compagne et sa fille de 3 ans.

Lorsque j’ai contribué à organiser la lutte pour le programme DACA (Deferred Action for Childhood Arrivals, Mesure de report des poursuites pour les personnes arrivées mineures), nous avons habillé ces jeunes de toges et de chapeaux de diplômés et avons demandé au pays de les considérer comme des personnes exceptionnelles, destinées à faire des études supérieures, parlant anglais et méritant d’être protégées, ce qui les distinguait de la majorité des sans-papiers, qui n’étaient pas des étudiants mais des travailleurs. C’était une stratégie conçue pour un moment précis, et elle nous a apporté tout ce que la « politique de la respectabilité » peut offrir : une inclusion temporaire qui nous a séparés du reste de notre communauté. Beaucoup d’entre nous ont également évité l’argument économique par principe, même si les organisations traditionnelles l’avançaient déjà, car il était désormais associé à des groupes plus modérés. Nous avons rétréci notre propre champ d’action au lieu de l’élargir.

Cette prudence a fait son temps. Deux hommes ont été tués alors qu’ils se rendaient au travail, à une semaine d’intervalle. Aucune formulation prudente ne changera la donne.

Ce qu’il faut désormais, c’est dire clairement que cela est arrivé à des personnes qui faisaient exactement ce que tous les travailleurs font chaque jour, et que tous ceux qui dépendent de la main-d’œuvre immigrée, à commencer par les employeurs et jusqu’au mouvement syndical au sens large, doivent décider ce qu’ils leur doivent.

Les employeurs, les syndicats et les organisations syndicales ne peuvent pas se permettre de détourner le regard alors que des entreprises qui comptent depuis des années sur des travailleurs comme Lorenzo et Johan restent silencieuses alors que leur propre main-d’œuvre est prise pour cible par le gouvernement.

Il ne s’agit en aucun cas d’obliger les immigrés à prouver qu’ils méritent d’être en sécurité en mettant en avant leur contribution. Personne ne devrait avoir à justifier son droit d’exister par un salaire.

Mais il y a une différence entre exiger des immigrés qu’ils justifient leur valeur et se contenter de décrire le fonctionnement de cette économie. Le bâtiment, l’hôtellerie-restauration, l’agriculture, la livraison de repas, la confection… des secteurs entiers de ce pays ne fonctionneraient pas sans les quelque 10 millions de travailleurs sans papiers, dont la plupart ne bénéficient d’aucune protection syndicale. Cette main-d’œuvre n’est pas une contribution à l’économie américaine. Elle est l’économie américaine.

Ma mère est venue dans ce pays pour travailler et pour construire un avenir pour sa famille, tout comme les travailleurs avec lesquels j’ai passé ma carrière à militer. Cette volonté de travailler dur et de subvenir aux besoins de sa famille plutôt que de recevoir de l’aide n’est pas l’apanage des immigrés.

Chaque soir, autour des tables de cuisine à travers tout le pays, que la famille soit en situation irrégulière ou non, les gens se demandent les uns aux autres : « Comment ça s’est passé au travail ? »

Vouloir travailler et subvenir aux besoins de ses proches est l’un des aspects les plus naturels de la condition humaine, et le travail en soi est une véritable source de fierté. Ce travail constitue une identité à part entière, et non pas seulement une relation d’exploitation à laquelle on le réduit si souvent, une identité qui resterait inchangée même si notre statut d’immigrant venait à évoluer.

J’ai syndiqué des employés de stations de lavage automobile à Los Angeles, dans des établissements où les patrons volaient les salaires et refusaient les pauses toilettes parce que les travailleurs n’avaient aucun accès à la citoyenneté et n’étaient soutenus par aucun syndicat. Un patron capable de menacer un employé d’appeler l’ICE dispose d’un moyen de pression sur l’ensemble du personnel, et dans de nombreux lieux de travail, cette menace constitue la stratégie sociale du patron dans son ensemble : elle est moins coûteuse et plus efficace pour empêcher la syndicalisation que ne l’ont jamais été les licenciements ou le recours à des cabinets d’avocats antisyndicaux.

Les employeurs disposent également d’un autre type de levier : non pas la menace qu’ils peuvent faire peser sur un salarié, mais l’influence que leur confère leur statut d’employeur majeur, celle qui fait qu’un appel téléphonique à la Maison Blanche trouve une réponse, ou qui rend le silence trop coûteux pour qu’on puisse se permettre de rester inactif.

L’année dernière, les agriculteurs ont tiré la sonnette d’alarme avec tant de vigueur au sujet de ces descentes que le secrétaire à l’Agriculture du président Donald Trump lui-même a relayé le message à la Maison Blanche, ce qui a entraîné une suspension des opérations pendant quatre jours, avant que Stephen Miller ne fasse pression pour revenir sur cette décision et que les descentes ne reprennent.

À Minneapolis cette année, plus de 60 PDG ont signé une lettre commune appelant à un « apaisement » après que des agents fédéraux ont tué deux habitants. La lettre ne mentionnait pas l’ICE et ne formulait aucune demande précise. Elle est venue s’ajouter à la pression qui s’intensifiait déjà contre l’ICE et la police des frontières après les meurtres de Renée Good et d’Alex Pretti. En l’espace d’une journée, le commandant de la police des frontières a été retiré de la ville. En l’espace de deux jours, Trump lui-même tenait des propos appelant à l’apaisement. Une vague déclaration commune a contribué à faire évoluer la situation. Imaginez ce qu’une véritable déclaration pourrait accomplir.

Depuis les meurtres de Lorenzo et Johan, il devrait être de plus en plus difficile d’esquiver le choix de prendre clairement et concrètement la défense des travailleurs.

Au lieu d’expliquer pourquoi des agents ont ouvert le feu sur des hommes non armés qui se rendaient à leur travail, le responsable des questions frontalières de l’administration, Tom Homan, est intervenu sur Fox News pour avertir qu’il y aurait davantage de « bains de sang » à moins que les Démocrates qui critiquent l’ICE ne se taisent. Homan tente de faire du silence sur ces meurtres commis par l’ICE le prix à payer pour la sécurité, et d’imputer la responsabilité de ces deux décès à n’importe qui, sauf aux agents qui ont appuyé sur la gâchette.

Chaque employeur, chaque syndicat, chaque chef d’entreprise qui a un jour compté sur la présence d’un immigrant au travail doit désormais choisir son camp. Soit il se range du côté des travailleurs dont le labeur a bâti ses entreprises et ses industries, soit il se rallie à une Maison Blanche qui mène une politique nationaliste blanche. Il n’y a pas de troisième option où le silence équivaut à rester en dehors du débat.

Le gouvernement n’attend pas de voir si les employeurs choisissent de recruter des travailleurs ou s’ils se plient aux règles. La même répression qui coûte la vie à des travailleurs déjà présents sur le territoire et qui en entraîne l’expulsion provoque également de réelles pénuries de main-d’œuvre dans les secteurs du bâtiment, de l’agriculture et de l’industrie laitière, et le gouvernement a une solution à cette pénurie qui n’a rien à voir avec la responsabilisation.

Rien que cette année, le gouvernement a ajouté 65 000 nouveaux visas H-2B pour les travailleurs saisonniers et, pour la première fois, a ouvert les exploitations laitières à ces travailleurs dans le cadre d’un programme où le statut juridique, le logement et le salaire d’un travailleur dépendent tous du même employeur. Les défenseurs des droits des travailleurs dénoncent depuis des années les conséquences de cette situation : vol de salaire, confiscation de passeports et travailleurs menacés pour les réduire au silence, car ils n’ont nulle part où aller.

Il y a un siècle et demi, les anciens esclaves se sont battus pour ce même principe, affirmant que seule la pleine citoyenneté, et non une présence tolérée, leur garantissait de ne pas être traités comme des êtres inférieurs. Cet été, la Cour suprême a réaffirmé ce principe même en rejetant la tentative de Trump de priver de leur citoyenneté les enfants nés de parents sans papiers.

Si les mouvements de défense des droits des travailleurs et des immigrés ne font pas valoir eux-mêmes, haut et fort et dès maintenant, que les travailleurs immigrés méritent de jouir de tous leurs droits et pas seulement d’un emploi, c’est ce modèle qui nous sera imposé. Dans tous les cas, l’alternative se mettra en place d’elle-même : un modèle où les gens ne sont les bienvenus qu’en tant que main-d’œuvre contrôlable et uniquement tant qu’un employeur les juge utiles.

Les employeurs, les syndicats et les organisations syndicales ne peuvent pas se permettre de détourner le regard alors que des entreprises qui comptent depuis des années sur des travailleurs comme Lorenzo et Johan restent silencieuses alors que leur propre personnel est pris pour cible par le gouvernement. Les syndicats et les défenseurs des droits des travailleurs ont également la responsabilité d’affirmer clairement que la sécurité des travailleurs ne s’arrête pas aux portes de l’atelier. Les travailleurs ont le droit de se rendre à leur travail et de rentrer chez eux sans risquer leur vie.

Deux hommes ont perdu la vie parce qu’ils sont allés travailler, et l’erreur que le mouvement de défense des droits des immigrés ne peut se permettre de commettre en ce moment, c’est d’oublier qu’il s’agit aussi d’un mouvement syndical.

*

Neidi Dominguez est directrice générale de l’organisation Organized Power in Numbers. Neidi a joué un rôle central dans la campagne qui a abouti à l’adoption du programme DACA (Deferred Action for Childhood Arrivals) et a été nommée Ford Global Fellow et Aspen Job Quality Fellow pour son leadership au sein du mouvement syndical.

Source : Common Dreams, Neidi Dominguez, 07-08-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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