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Ils sont des milliers en Gaspésie. Parfois tordus et âgés, ils n’ont pas de nom spécifique et sont laissés à eux-mêmes, au fond d’un champ ou en bordure d’une route. Ce sont des pommiers sauvages. Ces arbres, essaimés depuis des décennies aux quatre coins de la péninsule, captivent aujourd’hui les producteurs gaspésiens, qui souhaitent en tirer profit pour produire un cidre distinctif du terroir de la péninsule.
L’an dernier, 5 propriétaires de vergers se sont alliés pour mettre en terre 200 pommiers sur le terrain du Verger du Montagnard, à Carleton-sur-Mer, dans le cadre d’un projet de recherche porté par l’Union des producteurs agricoles (UPA).

Cinq membres de l’Association des producteurs fruitiers de la Gaspésie participent au projet de recherche : le Verger du Montagnard, à Carleton-sur-Mer; la Ferme de l'Alchimiste, à Maria; le Verger du Presbytère, à New Richmond; le verger de Joshua Burns, à Caplan; et le Verger St-Jean, à Gaspé.
Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose
Ces pommiers sont uniques. Ils sont issus d’une greffe qui a permis la fusion de branches d'une dizaine de pommiers sauvages soigneusement sélectionnés, appelés sauvageons, à un porte-greffe d’une autre variété de pommiers ayant un port robuste et une résistance aux maladies.
Les sauvageons greffés viennent de pommiers qui ont été semés par des ratons, des chevreuils, des ours ou un vieux bonhomme qui passait sa charrue et qui a lancé son trognon de pomme sur le bord du champ, explique le propriétaire de la Ferme de l’Alchimiste, Jean-Sébastien Hébert. C’est ça, la beauté de la chose : c’est un univers de goût, d'arômes, de formes. C’est vraiment fantastique de jouer avec ça.
C’est un projet qui est très novateur, c’est quand même rare. Il n’y a pas d’autres vergers comme ça dans l’Est-du-Québec.
Le centre collégial de transfert de technologie Biopterre accompagne l'UPA dans la recherche et procède à des suivis du verger expérimental.

La professionnelle de recherche chez Biopterre Béatrice Perron accompagne les producteurs gaspésiens dans le verger expérimental. Le projet est notamment financé par le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, les MRC Avignon, de Bonaventure et de La Côte-de-Gaspé, ainsi que Desjardins.
Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose
Ce verger expérimental est le fruit de plusieurs années de démarches, comme l’explique le responsable du projet au sein de l’Association des producteurs fruitiers de la Gaspésie, Louis Gauthier, également propriétaire du Verger du Presbytère et de la Cidrerie Ancestrale.
On s’est réuni en 2021 et on a commencé des démarches pour tenter d’identifier des pommiers sauvages qui ont des caractéristiques intéressantes pour le cidre afin de découvrir des variétés qui sont bien adaptées à notre climat et qui sont locales aussi, donc, ça donnerait une touche plus locale à notre production de cidre, explique M. Gauthier.
Afin de trouver les arbres ayant le potentiel cidricole le plus intéressant, les producteurs ont arpenté le territoire, de Gaspé à Maria, pour trouver des pommiers sauvages.
C’est un processus de longue haleine; chacun a goûté des pommes, et des fois, c’étaient des pommes en bord de route, au fond des champs. On a toujours demandé la permission aux propriétaires, explique la propriétaire du Verger du Montagnard, Valérie Bourdages.

De gauche à droite : Valérie Bourdages, du Verger du Montagnard; Louis Gauthier, du Verger du Presbytère et de la Cidrerie Ancestrale; et Jean-Sébastien Hébert de la Ferme de l'Alchimiste
Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose
Les cidriculteurs gaspésiens ont été épaulés par Claude Jolicoeur, un pionnier de la production de cidre au Québec. Ce dernier les a aidés à faire l’analyse gustative des pommes et à bien cibler les tanins clés pour la production d’alcool de pomme.
On a goûté, on a choisi certains pommiers quand on trouvait que le goût des pommes se démarquait pour faire un cidre avec des goûts qui auraient notre couleur gaspésienne.
C’est ainsi qu’après quelques années de démarches, les pommiers sauvages ayant le plus grand potentiel ont été ciblés et mis en culture.

Certains pommiers produisent déjà de nombreuses fleurs.
Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose
Éventuellement, des tests génétiques pourraient être faits pour mieux connaître les spécificités de chaque pommier.
Il y a certains laboratoires qui peuvent faire des tests génétiques et nous donner des infos importantes sur l’apparentage des pommes sur plusieurs générations pour savoir quelle était l’origine des pommiers, note Louis Gauthier.

Ces pommes récoltées sur un pommier sauvage de Douglastown ont été nommées de façon non officielle Amères de Baird par Louis Gauthier, en référence à leur goût et à l'avenue près de laquelle elles ont été trouvées.
Photo : Gracieuseté de Louis Gauthier
Des variétés mieux adaptées
Le projet de recherche, qui dispose d’un budget de 120 000 $ sur 3 ans, vise à doter la Gaspésie de pommiers qui se distinguent des variétés les plus répandues, en étant adaptées au climat local et à la production de cidre.
On se rend compte que les variétés européennes qui sont importées pour faire le cidre au Québec ne sont pas très adaptées à notre climat, indique Louis Gauthier.
Dans l’optique d’avoir un ''pommage'' gaspésien et de faire des cidres qui sont vraiment distinctifs, on va tenter de trouver nos propres variétés locales.
Au Québec, on a tendance à avoir des pommes qui sont relativement acides, précise Jean-Sébastien Hébert. C’est intéressant de réussir à trouver des pommes qui sont plus douces, qui vont permettre de mieux équilibrer les assemblages lorsqu’on fait le cidre. Pour faire un bon cidre, il faut avoir une pomme pas trop acide, pas trop amère.

Les producteurs ont goûté à des centaines de pommes sauvages avant de sélectionner les pommiers qui feraient l'objet de la recherche. (Photo d'archives)
Photo : Ferme de l'Alchimiste
Depuis quelques années, celui qui est à la tête de la Ferme de l’Alchimiste, première entreprise à commercialiser du cidre en Gaspésie, a goûté des centaines de pommes sauvages.
C’est le travail d’une vie de découvrir des pommes. Il y a des milliers et des milliers de pommiers sauvages en Gaspésie. Ce n’est que la pointe de l’iceberg, ce qu’on fait en ce moment.
Un riche terroir pomicole
Avec le projet de recherche, les cidriculteurs gaspésiens, dont le nombre est en croissance, souhaitent valoriser des pommiers propres au terroir.
Considérant l’historique de colonisation de la Gaspésie, il y a eu des pommiers qui ont été plantés ici il y a très longtemps, mentionne le cidriculteur Jean-François Hébert. Pour chaque colon qui se faisait donner une terre, la plantation de pommiers était presque une condition sine qua non à sa survie pour se nourrir.
Je pense que la Gaspésie a un terroir plus intéressant que d’autres régions du Québec.
Il y a des régions où l’agriculture s’est beaucoup intensifiée, ce qui a causé la disparition des espaces forestiers, des endroits potentiels où peut pousser un pommier sauvage, explique Louis Gauthier. En Gaspésie, il y a beaucoup de terres en friche, donc beaucoup d’endroits abandonnés où les pommiers sauvages ont pu se reproduire.
M. Gauthier souligne qu’il dénombre des milliers de pommiers sauvages, seulement dans le secteur des Caps Noirs à New Richmond, où il possède lui-même un verger ancestral.

À New Richmond, le Verger du Presbytère compte une centaine de pommiers centenaires. (Photo d'archives)
Photo : Verger du Presbytère
À long terme, le projet de recherche pourrait mener à la création d’un cidre doté d’une appellation d'origine contrôlée qui garantit que la boisson est issue d'un terroir et d'un savoir-faire gaspésien.
Dans un rêve ultime, on voudrait arriver à une appellation d’origine contrôlée pour mettre la Gaspésie en avant, avec un goût qui vient d’ici, mais c’est un processus très long.

Le cidre de la Ferme de l’Alchimiste est déjà composé de pommes sauvages provenant d'arbres qui se trouvent sur la propriété de l'entreprise, à Maria. (Photo d'archives)
Photo : Ferme de l'Alchimiste
Les pommiers du verger expérimental devraient produire leurs premières pommes d’ici trois ans, après quoi les cidriculteurs pourront s’en donner à cœur joie pour tester différentes recettes de cidre avec ces pommes riches en histoire.


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