Chaque année, avant 1970, entre soixante et cent quatre-vingts millions de tonnes de limon remontaient les crues du Nil et se déposaient sur les terres égyptiennes. Depuis la construction du haut barrage d’Assouan, ce flux s’est arrêté net. Le sédiment continue d’arriver, mais il ne va plus nulle part : il s’accumule au fond du lac Nasser, prisonnier d’un mur de béton et de roche de 111 mètres de haut. Le delta, lui, s’appauvrit un peu plus chaque saison.
À retenir
- Un mur de béton a arrêté net le flux de fertilité naturelle qui nourrissait l’Égypte depuis les pharaons
- Où s’en est allée toute cette matière fertile censée nourrir les terres?
- Les conséquences invisibles d’une infrastructure moderne révèlent ses failles après 50 ans
Sommaire
- Un fleuve qui nourrissait sans engrais depuis les pharaons
- Derrière le béton, une accumulation qui dure depuis un demi-siècle
- En aval, un delta qui recule et des sols qui s’épuisent
Un fleuve qui nourrissait sans engrais depuis les pharaons
L’histoire agricole de l’Égypte tient en une phrase : pendant des millénaires, le Nil a fait le travail des engrais tout seul. Pendant des millénaires, les crues annuelles du Nil déposaient des sédiments riches en nutriments qui fertilisaient naturellement les terres agricoles. Ce cycle, réglé comme une horloge, remontait à l’aube de la civilisation pharaonique. Les Égyptiens de l’Antiquité appelaient cette période l’inondation, et ils savaient qu’elle apportait avec elle la promesse d’une récolte abondante sans le moindre intrant chimique.
Ce n’était pas de la magie, mais de la géologie pure. Les pluies tombées sur les hauts plateaux éthiopiens arrachaient chaque été des tonnes de roche broyée, de basalte et de sédiments fins, que le fleuve transportait sur des milliers de kilomètres avant de les étaler sur les terres riveraines. Le sédiment est important pour maintenir la fertilité des sols et l’équilibre du delta. Un système d’irrigation naturel, gratuit, qui a permis à l’Égypte de nourrir des populations bien supérieures à ce que son climat désertique aurait dû autoriser.
Derrière le béton, une accumulation qui dure depuis un demi-siècle
Le haut barrage d’Assouan, achevé en 1970 avec l’aide de l’Union soviétique, a été pensé comme un projet pharaonique au sens propre : dompter les crues, produire de l’électricité, sécuriser l’irrigation toute l’année. Sur ce plan, l’ouvrage a tenu ses promesses. Mais ses concepteurs avaient largement sous-estimé un effet secondaire. Près de 98 % du sédiment du Nil est aujourd’hui piégé dans le lac Nasser, transformant ce réservoir géant en une gigantesque trappe à limon.
Le phénomène n’a rien d’anecdotique. Certaines estimations évoquaient, avant la construction, un flux annuel pouvant atteindre 60 à 180 millions de tonnes de limon déposées dans le lac chaque année, au point que les projections tablaient sur un comblement complet du réservoir en trois cents ans. D’autres relevés, notamment ceux cités par la NASA, avancent un chiffre proche de cent dix millions de tonnes annuelles avant la mise en service du barrage. Les méthodologies diffèrent, les zones de mesure aussi, mais le constat converge : une montagne de matière fertile s’est accumulée sous l’eau, année après année, depuis plus d’un demi-siècle. Au point d’inlet du réservoir, l’épaisseur de la couche sédimentaire dépasserait aujourd’hui soixante mètres par endroits, selon des relevés menés sur la période 1964-2000.
Ce n’est pas un simple problème esthétique. Cette sédimentation grignote la capacité de stockage du lac Nasser, ce qui inquiète les ingénieurs égyptiens depuis des décennies. Le traditionnel processus d’érosion, particulièrement actif en zones désertiques, conduit à une accumulation de limon dans le lac-réservoir, diminuant d’autant sa capacité de stockage des eaux. Le barrage, censé durer des siècles, voit donc sa durée de vie utile grignotée par le même phénomène qu’il a lui-même provoqué.
En aval, un delta qui recule et des sols qui s’épuisent
Pendant que le limon s’entasse côté lac Nasser, le delta, lui, se retrouve à sec de nutriments. Le contraste est brutal. L’arrêt des crues annuelles a interrompu le dépôt naturel de limon fertile sur les terres agricoles, alors que pendant des millénaires, ce limon avait enrichi naturellement les sols, rendant l’agriculture égyptienne extraordinairement productive sans nécessiter d’engrais. Les agriculteurs du Delta, qui n’avaient jamais eu besoin d’acheter le moindre sac d’engrais, ont dû se convertir en quelques années à la chimie agricole.
La facture ne se limite pas aux portefeuilles des exploitants. La quantité de limon en aval du barrage s’appauvrit d’année en année, obligeant les agriculteurs à recourir massivement aux engrais chimiques, ce qui provoque une pollution des eaux. Sans le filtre naturel que constituait autrefois le limon, l’eau de mer s’infiltre plus profondément dans les terres, salinise les sols et remonte la nappe phréatique dans les zones proches de la Méditerranée.
Le littoral paie le prix fort. Les vagues et les courants continuent d’éroder le rivage, mais plus rien ne vient compenser cette perte. Historiquement, l’afflux de sédiments vers le delta du Nil compensait la perte de sédiments due à l’érosion des vagues et des courants en marge du delta ; depuis la construction du haut barrage d’Assouan, le front du delta s’érode à un rythme pouvant atteindre cent mètres par an. Des promontoires entiers, comme ceux de Rosette et de Damiette, reculent sous les yeux des riverains, menaçant des terres agricoles et des zones urbaines densément peuplées, Alexandrie en tête.
Les pêcheurs n’ont pas été épargnés non plus. La disparition du limon a bouleversé l’écosystème côtier de la Méditerranée orientale, entraînant selon plusieurs études une chute notable des populations de poissons qui se nourrissaient jadis des nutriments charriés par le fleuve. Ironie du sort : un ouvrage conçu pour sécuriser l’agriculture égyptienne a fini par fragiliser une partie de sa base alimentaire, en aval, tout en créant une dépendance coûteuse aux importations d’engrais chimiques que le pays continue de payer chaque année, des décennies après l’inauguration du barrage.
Sources : batiweb.com | naritatravel.net


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