Le conflit au Moyen-Orient risque d’affecter le taux des crédits immobiliers en France en raison d’une interdépendance des économies au marché des énergies. Faut-il craindre une hausse et quels sont les leviers d’action ? Éléments de réponse.

Hugo Boizot et Sandrine Tran - Aujourd'hui à 06:00 - Temps de lecture :

Le nombre de transactions immobilières avait nettement augmenté en 2025 en France. Des taux d’emprunts en hausse pourraient ralentir cette dynamique. Photo Sipa/Mourad Allili Le nombre de transactions immobilières avait nettement augmenté en 2025 en France. Des taux d’emprunts en hausse pourraient ralentir cette dynamique. Photo Sipa/Mourad Allili

La crise au Moyen-Orient va-t-elle faire bondir les taux d’intérêt des crédits immobiliers en France ? Situés à 3,30 % en moyenne actuellement, ils pourraient bien ne pas continuer à décroître comme c’était la dynamique ces derniers mois. Pour comprendre la mécanique à l’œuvre, il faut se rappeler que toute tension sur l’énergie conduit à une inflation sur les carburants, les courses quotidiennes et même les matériaux de construction. Si les conséquences sur l’énergie ont été très rapidement visibles, l’inflation sur l’alimentation et le bâtiment reste pour le moment contenue.

Ce climat inflationniste peut avoir deux conséquences. D’une part, la Banque centrale européenne (BCE) pourrait augmenter ses taux directeurs pour éviter une envolée des prix. De l’autre, les investisseurs qui prêtent à l’État français pourraient augmenter leurs taux d’intérêt face au risque. Dans les deux cas, cela ferait augmenter les obligations assimilables au Trésor (OAT) à 10 ans qui sont surveillés comme le lait sur le feu par les banques car elles servent de référence. Quand les OAT augmentent, la dette nationale se paie plus cher et les taux d’intérêt des particuliers partent à la hausse aussi…

Si les experts interrogés s’attachent à ne pas être alarmistes, la situation reste surveillée de très près. Les OAT à 10 ans ont déjà augmenté de 16,7 % pour atteindre 3,85 % lundi. Vendredi dernier, un pic avait été atteint à 3,92 % (soit 18,8 % de hausse par rapport au début du conflit). « Dès que le taux de référence de 2 % d’inflation est dépassé, la stratégie de la BCE est de systématiquement relever les taux d’intérêt. C’est le premier danger, car cela se répercutera immédiatement sur le marché avec des conséquences importantes en termes de dégradation du pouvoir d’achat des emprunteurs immobiliers », explique Loïc Cantin, président de la Fédération nationale de l’immobilier (Fnaim). « Il n’y a pas encore eu d’impact du conflit sur le marché. » Depuis le début d’année, les banques étaient favorables à prêter aux ménages après avoir accusé d’un début d’année 2025 mitigé.

Mardi, l’inflation dans la zone euro est passée à 2,5 %, mais la BCE n’agira pas « avant d’avoir suffisamment d’informations sur l’ampleur et la persistance du choc ainsi que sur sa propagation » à l’ensemble de l’économie, a assuré sa présidente Christine Lagarde.

Un marché déjà « convalescent »

Le secteur commençait à sortir la tête de l’eau après l’explosion de l’inflation à la suite de la guerre en Ukraine qui a fait bondir les taux d’intérêt à plus de 4 % fin 2023. Ils avaient alors atteint un pic avant d’entamer une décrue qui devait se poursuivre sur les prochains mois. Juste avant le début du conflit au Moyen-Orient, « le marché était convalescent », résume Loïc Cantin. « L’année 2025 s’est traduite par des volumes en hausse avec environ 11 % de transactions supplémentaires pour atteindre fin décembre 945 000 ventes réalisées. »

Mais dans le neuf, le marché reste tendu. « De mars 2025 à février 2026, 387 944 logements ont été autorisés à la construction, soit 5,1 % de moins que la moyenne des cinq années précédentes », selon le Service des données et études statistiques (SDES) du gouvernement. Au cours des 12 derniers mois, 283 007 logements ont été mis en chantier, c’est 17,7 % en dessous de la moyenne des cinq années précédentes. Les données doivent encore être consolidées. Une hausse de 3,3 % des constructions dans le neuf est à noter entre janvier et février 2026, portée par les logements collectifs.

« Le neuf est plus impacté par la conjoncture »

Avant la crise au Moyen-Orient, les prévisions allaient à 5 % de croissance par rapport à l’an passé, selon la Fnaim. Reste que l’achat dans l’ancien est bien moins touché par les risques : « On peut ajuster les prix à la baisse mais pas dans le neuf qui est plus impacté par la conjoncture. » Toutes les régions en France ne sont pas affectées de la même manière. Sur la Côte d’Azur, les ménages sont moins exposés aux contraintes de financement via des crédits pour l’acquisition. « Le volume d’échange va alors baisser mais pas les prix. »

L’incertitude demeure pourtant. Combien de temps va durer le conflit ? L’administration Trump annonce quelques semaines mais est-il possible de s’y fier. S’il prend fin rapidement, l’inflation - et donc la hausse des taux d’intérêt des crédits - pourrait être contenue et les conséquences sur le marché seraient alors nulles ou peu visibles.

« Cela pourrait renforcer les inégalités entre les acheteurs »

Barbara Castillo Rico, directrice data-science et analyse économique chez Meilleurs Agents, nous éclaire sur l’impact du conflit au Moyen-Orient sur le marché de l’immobilier en France.

Est-ce qu’on peut déjà observer des conséquences de la guerre au Moyen-Orient sur le marché de l’immobilier en France ?

« D’un point de vue des transactions, c’est encore trop tôt pour savoir. Cependant, il y a un niveau satisfaisant de la demande, comparable à celui du printemps 2022, avant que tout explose à cause de la guerre en Ukraine. Mais on remarque un étouffement : il n’y a pas le rebond saisonnier qu’il y a chaque année à cette période. Le conflit n’a commencé que fin février, donc ce n’est pas l’unique cause de cette tendance. Les taux d’intérêt qui restent relativement élevés, entre 3,3 % et 3,5 %, pourraient aussi justifier cela. »

Est-ce que les précédentes crises, comme la guerre en Ukraine justement, ont renforcé l’incertitude chez les personnes ayant un projet immobilier ?

« La guerre en Ukraine est une situation de référence pour les gens. Donc ils font très vite la comparaison et rentrent dans la peur. C’est peut-être une explication à l’étouffement de la demande, car les gens réagissent rapidement au cas où la situation pourrait durer, d’autant plus que l’incertitude de ce conflit est très importante. La guerre créée de l’inquiétude chez eux et un flou sur les taux. Cela peut engendrer de l’attentisme et de la crainte. »

« Une moindre hausse des taux d’intérêt peut repousser la construction d’un patrimoine immobilier chez certains » 

Quelles conséquences sur l’inflation ?

« La Banque centrale européenne (BCE) a publié des études qui montrent qu’une augmentation de 10 % des prix du pétrole se traduit par une hausse de l’inflation de 0,4 point. On parle d’une inflation qui pourrait être assez importante, qui augmente un peu plus que prévu et qui s’établirait autour de 2,6 % à la fin de l’année. La BCE pourrait alors retoucher les taux directeurs pour la recadrer et la maîtriser. Selon les experts, si le conflit continue, la BCE devrait officialiser la hausse de l’inflation. On pourrait alors s’attendre à des hausses des taux directeurs entre 0,3 % et 0,5 % d’ici la fin de l’année, ce qui n’est pas rien du tout car on se rapprocherait des 4 %. »

Et quelles conséquences pour les gens ?

« Ce phénomène se ferait ressentir sur les finances des gens et sur leur capacité d’emprunt. Cela réexclurait des acheteurs potentiels et pourrait renforcer les inégalités. Une moindre hausse des taux d’intérêt peut repousser la construction d’un patrimoine immobilier chez certains, alors que ça ne posera pas de contraintes pour une classe plus élevée. Avec la hausse des prix de l’énergie, toute la partie logistique et production souffre. Des promoteurs peuvent stopper leurs projets s’ils ne trouvent plus ce qu’ils souhaitent. Donc soit il y a moins d’offres, soit il y a des prix plus onéreux qui retombent sur les budgets des ménages. Tous les types de bâtis, neufs ou anciens, sont concernés. »

« Il y a des arbitrages à faire » 

Quels potentiels acheteurs pourraient être plus concernés ?

« Les primo-accédants sont souvent ceux qui sont exclus de l’achat dans cette situation, car ils ont moins épargné et ont un salaire plus faible. Ils seront donc bien plus exposés au changement de taux d’intérêt et vont abandonner leur projet plus rapidement car ils n’auront plus les moyens. Les secundo-accédants ont aussi leurs calculs à faire. Même s’ils sont moins contraints financièrement, ils auront la crainte de perdre de l’argent dans la transaction par rapport à la période où ils ont acheté. »

Quels conseils donneriez-vous aux personnes ayant un projet immobilier ?

« Il y a des arbitrages à faire : soit je me lance tout de suite pour anticiper une augmentation et je boucle mon projet immobilier avant l’été. Soit j’attends, mais il y a un risque d’être exclu du marché et d’être contraint d’attendre en reportant son projet, peut-être jusqu’à l’année prochaine. Je pense que la BCE reste prudente et que les taux ne changeront pas avant l’été. Il y a donc une fenêtre de tir intéressante avant cette période. »

Propos recueillis par Hugo Boizot

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