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Depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, les agriculteurs français sont confrontés à la hausse du coût des carburants et à des tensions sur les engrais. Une crise qui vient s’ajouter à plusieurs années difficiles pour certaines filières.
Jean-Michel Lahire - Aujourd'hui à 06:00 - Temps de lecture :
Un détroit bloqué dans le golfe Persique, des coûts de production qui flambent, et des milliers d’agriculteurs français qui risquent de flancher. « On a deux filières qui se portent mal depuis deux ou trois ans, qui sont la céréaliculture et la viticulture, avec des revenus très faibles voire négatifs. Avec le coût de la guerre en Iran, on a peut-être 50 000 exploitations qui pourraient se retrouver en très grande difficulté », analyse Hervé Lapie, secrétaire général de la FNSEA, principal syndicat agricole. Les agriculteurs sont confrontés à une double hausse, que les prix de vente de leurs produits ne leur permettent pas forcément d’absorber. D’abord celle du GNR (gazole non routier), le carburant utilisé par les engins agricoles, qui subit le contrecoup du choc pétrolier provoqué par le conflit au Moyen-Orient. D’une moyenne d'1,2 euro en janvier, le litre est aujourd’hui passé à 1,7 euro. Au début du mois, il avait même frôlé les deux euros.
Ensuite, les tensions croissantes sur le marché des intrants. Un tiers de la production mondiale d’engrais transite par le détroit d’Ormuz, fermé par l’Iran depuis le début du mois de mars. Tributaire de la proximité des champs gaziers, la production des engrais azotés, mais aussi de certains composants nécessaires à la fabrication d’engrais phosphorés, est largement concentrée autour du golfe Persique. Rien que pour l’urée, le verrouillage d’Ormuz pourrait priver le marché mondial d’un volume annuel d’environ 18 millions de tonnes, selon les estimations de l’IFA (association internationale des fertilisants).
« Autant les engrais au phosphore et au potassium, on peut s’en passer une année, autant les engrais azotés sont absolument indispensables. Si vous n’en mettez pas, les rendements vont chuter », alerte Jean-Marie Seronié, agroéconomiste indépendant. Pour le spécialiste, on n’est toutefois pas encore en pénurie. « La plupart des agriculteurs en France avaient déjà acheté leur engrais azoté. Les inquiétudes portent plutôt sur la durée de la crise et l’état des infrastructures. Ce qui va être essentiel, c’est de pouvoir être approvisionné cet automne, sachant que les experts estiment qu’il faudrait pour cela que les premiers bateaux puissent partir en mai-juin. »
Le coût du GNR, carburant utilisé par les engins agricoles, a flambé de presque 50 % depuis le début du mois de mars. Photo Sipa
Parcelles en jachère faute de rentabilité
Dans les fermes, les conséquences de ces tensions sont déjà perceptibles. « Beaucoup d’agriculteurs sont en train de réfléchir à des stratégies d’assolement pour l’année prochaine. Est-ce que je mets des cultures à faible niveau d’azote pour être moins dépendant ? Est-ce que je mets plus de protéagineux ? Certains se demandent même s’ils vont remettre en culture », reprend Hervé Lapie. Mêmes incertitudes du côté de la Confédération paysanne : « Il y a des agriculteurs qui ne sèment pas. On va avoir des fermes en jachère, parce qu’avec la hausse des coûts et les prix actuels, ça n’est pas rentable », explique Stéphane Galais, porte-parole national du syndicat paysan.
Pour aider les agriculteurs, le gouvernement de Sébastien Lecornu a annoncé mardi une série de mesures afin notamment d’alléger leur facture de carburant. D’autres mécanismes de soutien devraient être insérés dans la loi d’urgence agricole, présentée le 8 avril dernier en conseil des ministres.
Les syndicats ont chacun exprimé leurs doléances. La FNSEA réclame ainsi depuis plusieurs mois la suspension du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), appliquée au niveau européen sur les engrais importés. Pour la Confédération paysanne, en revanche, la crise actuelle pourrait donner l’occasion de repenser le modèle. « Cette crise dit quelque chose de notre dépendance à la pétrochimie, et de la transition agroécologique qu’on devrait entamer. Mais avec la loi d’urgence, dont l’objectif d’accélérer encore sur le productivisme, on n’en prend pas le chemin. On reste sur le combo mécanisation, pesticides et engrais chimiques », regrette Stéphane Galais.
Vers une hausse des prix des denrées alimentaires ?
La question de la répercussion de la hausse des coûts se pose également. « Qu’on veuille limiter l’inflation, c’est très bien, mais l’agriculture ne peut pas être l’unique variable d’ajustement. Si on subit un choc avec la guerre en Iran, il faut qu’on soit en capacité de répercuter une partie de la hausse des charges des exploitations agricoles. Donc, rouvrir les négociations commerciales, ça aurait du sens pour protéger le revenu des agriculteurs. Parce que sinon, on va y avoir des faillites en masse », prévient Hervé Lapie.
Coup de pouce sur le gazole non routier : « Une ristourne pas à la hauteur »
L’annonce par Sébastien Lecornu d’un coup de pouce en faveur des agriculteurs sur l’achat de GNR (gazole non routier) suscite une grande perplexité, à l’instar de Laurent Vaucher en Moselle : « Une ristourne de 0,15 euro/litre en mai, ça n’est vraiment pas à la hauteur », fulmine le céréalier. Les 120 hectares de son exploitation à Fresnes-en-Saulnois sont situés en zone agricole intermédiaire, marquée par un faible rendement et une diversité des filières. Converti depuis 2018 en agriculture de conservation des sols, il économise jusqu’à 60 litres de GNR à l’hectare.
N’empêche, le coup est rude. Dès les premières heures du conflit en Iran, sa facture d’approvisionnement en GNR a explosé. « C’est simple, à ce jour, elle a été multipliée par deux en passant de 0,76 euro/litre avant la guerre à 1,50 euro/litre après avoir grimpé jusqu’à plus de 1,80 euro. Les prix marqués par une très grande volatilité nous privent de toute visibilité. Est-ce que ça va durer ? Pour quel coût final ? Sur la base actuelle, ma facture annuelle de carburant passerait de 7 500 euros à 15 000 euros. C’est énorme et le rabais de 0,15 euro/litre ne changera pas la donne », se désole l’agriculteur. D’autant que l’intéressé redoute la mise en place d’une « nouvelle usine à gaz » : « Il y a deux ans, nous avons obtenu la défiscalisation automatique à l’achat du GNR, si c’est pour revenir à la procédure antérieure, ça n’est pas la peine », objecte-t-il.
« Le yo-yo permanent »
À la hausse du prix à la pompe s’ajoute l’inflation du coût des engrais, là aussi imputable à la guerre en Iran et à la crise du détroit d’Ormuz. Même si le scénario a un goût de déjà-vu : « Depuis la guerre en Ukraine , c’est le yo-yo permanent. Après avoir atteint 1 000 euros/tonne, le prix des intrants était redescendu à 300 euros/tonne et voilà qu’il repasse au-dessus de 500 euros/tonne. Et il va peut-être falloir compter avec l’effet ciseau de la baisse des cours céréaliers comme ça a été le cas en 2023. Le problème, c’est que l’accident de l’usine AZF de Toulouse (2001) a marqué la fin de la production d’engrais. On les achète à la Russie ou au Moyen-Orient, ce qui nous rend totalement dépendant de la situation internationale », déplore Laurent Vaucher, abasourdi par le nouveau record du prix de l’urée 46 (un engrais azoté) à 800 euros/tonne : « Il était à 580 euros en début de semaine. »
S’il a pu constituer un peu de stock, le Mosellan n’en dispose que du tiers de la quantité qui lui serait nécessaire. « Avec une telle volatilité des prix, on ne peut rien stocker, au risque d’acheter aujourd’hui au-dessus des cours de demain. »
« J’ai revendu 240 000 euros de matériel et je ressors mes vieux tracteurs d’il y a 30 ans »
La solution ? Dans ce contexte de hausse des charges, la question de l’assolement (planification annuelle des cultures) se pose pour la récolte de 2027. L’attentisme gagne les exploitations. « Beaucoup se demandent si ça vaut le coup de réensemencer cet automne pour perdre de l’argent une quatrième année de suite. Les cultures d’hiver sont plus gourmandes en engrais que celles de printemps. Pour ma part, j’ai revendu 240 000 euros de matériel et je ressors mes vieux tracteurs d’il y a 30 ans. » Une rentrée de liquidités en prévision d’une période de vaches maigres.
Xavier Brouet


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