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Série : Hyrox, marathon, ultra-trail... les sports d’endurance et de dépassement de soi séduisent de plus en plus d’adeptes [3/3] - On décrypte ce phénomène avec un sociologue du sport.
Léa Guyot - Hier à 08:30 - Temps de lecture :
Ils étaient près de 60 000, dimanche dernier, à s’élancer dans les rues de la capitale, lors du Marathon de Paris. Un record, qui vient confirmer l’immense succès de la course à pied. La pratique, qu’elle se déroule sur route ou en pleine nature (trail, cross), « ne s’est jamais aussi bien portée en France », observe la Fédération française d’athlétisme (FFA).
Les épreuves et les participants sont toujours plus nombreux. Les dossards sont pris d’assaut, y compris lors des épreuves les plus exigeantes. Faire un marathon serait-il devenu banal ? En tout cas, l’engouement pour les défis extrêmes ne se limite plus à la discipline “reine” de la course à pied : depuis plusieurs années, les ultra-trails (plus de 80km) font le plein. C’est aussi les cas d’autres compétitions à haute intensité (Hyrox, Ironman, Spartan Race, etc.).
Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB), Chartreuse Terminorum, Diagonale des Fous, Tor des Géants… Ces courses de l’extrême jouissent désormais d'une forte visibilité. Elles ont même leurs coqueluches, des athlètes devenus stars des réseaux sociaux.
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Quête de résultats, quête de soi
Pour Olivier Bessy, sociologue du sport, des loisirs et du tourisme (*), ce phénomène s’inscrit dans « la deuxième révolution de la course à pied », qui a commencé dans les années 1990. « La première révolution des années 1970-1980 s'inscrivait dans la mouvance de Mai-68, avec des valeurs de liberté, de plaisir, d'épanouissement », retrace ce professeur à l’UPPA (Université de Pau et des Pays de l'Adour). C’est alors le jogging qui est en vogue. Mais avec « l'entrée de notre société dans l'hyper-modernité – dont le récit est basé principalement sur les valeurs du culte de la performance, la démesure, l'illimitisme –, les pratiques d'endurance extrême se développent ».
Si elles ont tant de succès, c’est parce qu’« elles répondent à des aspirations actuelles », poursuit le sociologue, lui-même coureur. Dans une société fragmentée confrontée au « désarroi identitaire », les défis sportifs extrêmes « nous obligent à nous explorer au-delà de nos limites », explique-t-il. C’est justement ce que recherche Jérôme, qui a déjà terminé un Marathon des Sables et se prépare pour l’Hyrox : « Je veux simplement comprendre jusqu’où je peux aller… et vérifier si les limites que l’on s’impose existent réellement », nous écrit ce quadragénaire. Quant à Thibault, 22 ans, il tentera cet été son premier ultra-trail pour « [s]e connaître un petit peu plus ».
« C'est une manière de se valoriser »
Cette recherche du dépassement de soi, quitte à souffrir, anime bon nombre des lecteurs du groupe EBRA, dont fait partie notre journal. En mai, Marin, 25 ans, participera ainsi à un Infinity Trail, qui consiste à réaliser autant de boucles possibles de 6,706 km en moins d’une heure à chaque fois, pour « [s]e tirer vers le haut ». Denis, lui, s’apprête à courir son troisième marathon à 59 ans. « C’est toujours un sentiment de satisfaction énorme », raconte-t-il. En plus d’une fierté personnelle, les finishers tirent des « bénéfices symboliques » de leurs exploits. « C'est une manière de se valoriser », décrypte Olivier Bessy, selon qui les réseaux sociaux participent à cette « mise en spectacle ».
Stéphane, 44 ans, se définit comme un « coureur lambda » mais s'entraîne six fois par semaine pour réaliser le GRF Legend (200 à 300 km de parcours, en autonomie totale). Il reconnaît qu’une partie de sa motivation tient « probablement à une envie de reconnaissance ». « En intensifiant son mode d'existence, on va se prouver qu'on est vivant », rebondit Olivier Bessy. Le sociologue observe « l'émergence de trails XXL », toujours plus difficiles. Cette surenchère n’est pas sans risque : « Attention à ne pas tomber dans des formes addictives, comme la bigorexie ou les conduites dopantes », prévient Olivier Bessy, avant de compléter : « Le sport n'est pas bon ou mauvais en soi, tout dépend de l'usage que l'on en fait. »
Des épreuves aseptisées ?
Plus populaires que jamais, les défis extrêmes n’en restent pas moins connotés socialement. Certes, ils se féminisent, mais il existe toujours « un plafond de verre dans l'ultra pour des raisons essentiellement culturelles », relève le sociologue. Il fait aussi état d’une « diffusion sociale de la pratique », « mais avec encore des inégalités d'accès » : les CSP+ restent surreprésentés. Pas étonnant, quand on sait qu’il faut compter environ « 1 000 euros la semaine, sans dossard et sans assistance » pour participer à l'UTMB.
En se développant, les défis sportifs de l’extrême n'échappent pas à la marchandisation, ni même à la standardisation. « Il y en a qui regrettent l’esprit trail originel, mais on ne revient jamais en arrière », soutient Olivier Bessy, qui se veut optimiste. La pratique connaît selon lui un autre processus : celui d’une diversification, « liée à la transmodernité, qui a émergé depuis une dizaine d'années ». Pour le sociologue, nous sommes au début d’une « troisième révolution », marquée par une « hybridation de l’offre ». Trails plus responsables d’un point de vue environnemental, tendance au slow-running… « Le modèle de l’hypermodernité est toujours dominant, mais des valeurs de sobriété, d'authenticité, se développent à la marge. » Et si demain, repousser ses limites, c’était aussi les accepter ?
Un joli pactole : la profitable « génération Strava »
En 10 ans, le nombre de participants à une course sur route a bondi de 40 % (2,53 millions en 2025). Il a même triplé pour le trail (1,44 million), selon le dernier baromètre Finishers de l’Union des entreprises du Sport & Cycle (UESC) pour la Fédération française d’athlétisme.
L’organisation professionnelle a recensé plus de 13 320 courses organisées en France l’an dernier. Ce qui représente un joli pactole : « Le poids financier des dossards sur l'ensemble de l'année, c'est plus de 130 millions d'euros », nous indique Virgile Caillet, le directeur général de l’UESC.
Un marché à 1,2 milliard d’euros
Pour les territoires, la pratique représente des retombées économiques conséquentes. Les équipementiers en profitent eux aussi largement : « On considère que le marché a grossi de 30 % sur les cinq dernières années », note Virgile Caillet. « Il représente plus de 1,2 milliard d’euros aujourd’hui. » Chaussures, textiles, nutrition… « Le panier moyen du marathonien est à plus de 550 euros par an et celui du trailer est à plus de 1 000 euros. »
Une catégorie est particulièrement porteuse : celle des jeunes, qui se mettent de plus en plus à la course à pied et « qui en font un art de vivre », d’après Virgile Caillet. Lunettes de vitesse, montre connectée… La « génération Strava [du nom de l'application mobile, NDLR] a une pratique très régulière, qui pousse évidemment à la consommation », souligne le directeur général de l’UESC. Selon lui, les jeunes « n’ont pas de problème à mettre 150 euros pour un dossard parce qu'il s’agit d’une expérience qu'ils vont pouvoir partager », notamment sur les réseaux sociaux.
(*) Courir sans limites : La révolution de l’Ultra-trail (1990-2025), Olivier Bessy.


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