Il pèse plus de 8 000 tonnes, mesure 128 mètres de long et n’a jamais coulé le moindre navire. Pourtant, ce colosse d’acier a longtemps porté sur ses épaules l’un des secrets les plus sensibles de la France : celui de la dissuasion nucléaire. Aujourd’hui, alors que les visiteurs affluent en cette rentrée vers les côtes normandes, un étrange spectacle les attend dans une darse de Cherbourg. Un sous-marin entier, immobile, ouvert à tous les vents, que l’on peut parcourir de bout en bout à pied, comme on visiterait un appartement. Difficile d’imaginer, en observant cette masse sombre échouée dans son bassin, qu’elle a un jour plongé sous les océans avec, à son bord, des missiles capables de changer le cours de l’histoire.
À retenir
- Le Redoutable, premier sous-marin nucléaire lanceur d'engins français, a été construit à l'Arsenal de Cherbourg et est entré en service en 1971 avant d'être désarmé en 1991.
- Son installation dans la darse de la Cité de la Mer en 2000 a nécessité une manœuvre de précision, avec seulement 60 cm de marge de chaque côté de la coque.
- Depuis son ouverture au public en 2002, le sous-marin se visite intégralement à pied, du poste de pilotage aux zones de propulsion nucléaire.
Un géant d’acier échoué dans une cale normande
À Cherbourg, dans la Manche, la Cité de la Mer abrite en son cœur une pièce maîtresse hors norme : Le Redoutable, premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins français. Depuis son arrivée dans la darse du musée, le bâtiment ne prend plus la mer. Il repose désormais à sec, prisonnier de son propre gigantisme, dans un espace si étroit que la manœuvre pour l’y installer relevait presque de l’exploit d’orfèvre.
Le transfert du sous-marin depuis le port militaire jusqu’à sa darse d’accueil a mobilisé 70 hommes et la quasi-totalité des moyens nautiques de la base navale de Cherbourg. La difficulté de l’opération tenait à un détail vertigineux : lors de son entrée dans la forme, le personnel ne disposait que d’une soixantaine de centimètres de marge de chaque côté de la coque. Un mouvement de trop, une houle un peu trop forte, et c’était l’accident. C’est pourquoi la date de la manœuvre n’a rien eu d’anodin : elle a été calée sur une marée de coefficient 101, l’opération étant jugée impossible dès que la houle dépassait 50 centimètres.
Une fois glissé dans son écrin de béton, Le Redoutable devait encore être échoué sur sa ligne de tins, une opération répétée deux fois par jour au rythme des marées, jusqu’à ce que des palplanches viennent fermer la darse et permettre son assèchement complet. Le géant des mers venait alors de vivre sa dernière plongée, cette fois définitive.
Le Redoutable, l’arme qui a changé la dissuasion française
Pour comprendre l’importance de ce sous-marin, il faut remonter aux premières années de la Guerre froide, lorsque la France cherche à se doter d’une capacité de riposte nucléaire totalement autonome. Mis sur cale en novembre 1964, Le Redoutable est lancé le 20 mars 1967, toujours à Cherbourg, avant d’entrer en service en décembre 1971. Il devient alors le premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins de la marine française, pierre angulaire de ce que l’on appellera la Force océanique stratégique.
Sa mission, à l’époque, tenait de l’invisibilité permanente. Contrairement aux bombardiers ou aux silos terrestres, un sous-marin lanceur d’engins peut disparaître des radars pendant des semaines, quelque part sous l’océan, garantissant une capacité de frappe impossible à neutraliser par surprise. Pendant une vingtaine d’années, Le Redoutable a ainsi patrouillé dans le plus grand secret, avant d’être désarmé en 1991, remplacé par des unités plus modernes et plus discrètes encore.
Traverser à pied les entrailles d’un monstre nucléaire
Ce qui rend la visite du Redoutable si singulière, c’est justement cette possibilité de pénétrer physiquement dans un objet longtemps classifié. En parcourant les coursives métalliques, on découvre un dédale de salles exiguës, de tableaux de commande hérissés de cadrans et de couloirs si étroits que l’on comprend vite pourquoi l’équipage devait être sélectionné aussi pour sa capacité à vivre en vase clos pendant des mois.
Le parcours mène jusqu’au poste de pilotage, mais aussi vers les zones dédiées à la propulsion nucléaire, cœur battant de l’engin qui lui permettait de rester immergé pendant des semaines sans jamais refaire surface. C’est bien là toute la prouesse technique de ce type de navire : transformer l’énergie de l’atome en autonomie quasi illimitée, loin des contraintes des sous-marins classiques qui doivent régulièrement remonter pour respirer.
La visite se termine généralement par une immersion dans l’univers de la Force océanique stratégique, avec des explications sur le fonctionnement des missiles et sur le quotidien des marins qui vivaient là, coupés du monde, pendant de longues missions silencieuses.
Cherbourg, le port secret qui a construit la force de frappe
Le Redoutable n’est pas tombé du ciel à Cherbourg par hasard. C’est justement dans cette ville, à l’Arsenal de Cherbourg, qu’il a été entièrement construit, à une époque où la France investissait massivement dans son indépendance stratégique. Cherbourg s’impose alors comme l’un des berceaux industriels de la marine militaire française, un port où se mêlent ingénierie de pointe et secret défense.
Ce lien historique entre la ville et le sous-marin explique en partie pourquoi Le Redoutable y a trouvé refuge après sa carrière opérationnelle. Après sa cession par la Marine nationale et DCN à la Communauté urbaine de Cherbourg, le navire entame une reconversion inattendue, celle d’ambassadeur pédagogique d’un pan entier de l’histoire militaire française, dans la ville même qui l’a vu naître.
Un vestige de guerre froide devenu musée à ciel ouvert
C’est le 4 juillet 2000 que Le Redoutable rejoint définitivement la Cité de la Mer, marquant le début de sa seconde vie. Il faudra encore près de deux ans de travaux avant que le public ne puisse enfin franchir le seuil de ses coursives : l’ouverture officielle a lieu le 29 avril 2002. Depuis, le sous-marin est devenu le cœur battant d’un musée entièrement consacré à la propulsion nucléaire navale et à la Force océanique stratégique, une thématique rarement abordée avec un tel niveau de proximité ailleurs en Europe.
Depuis son installation, Le Redoutable a été visité par des dizaines de milliers de personnes, curieuses de découvrir de l’intérieur cet outil de dissuasion longtemps tenu secret. La Cité de la Mer a d’ailleurs célébré son dixième anniversaire en 2010, preuve que cette reconversion patrimoniale a trouvé un public fidèle, entre passionnés d’histoire militaire, familles en quête d’une sortie originale et curieux de sciences.
Ainsi, ce qui fut conçu pour disparaître sous les vagues et frapper dans l’ombre est devenu, à Cherbourg, un lieu de mémoire ouvert à tous. Le Redoutable, avec ses 128 mètres immobiles, continue de fasciner autant qu’il interroge : comment un objet aussi menaçant a-t-il pu devenir, avec le temps, une simple étape de visite familiale ? Peut-être est-ce là la meilleure façon de transformer un outil de guerre en outil de mémoire, en laissant chacun toucher du doigt ce que la dissuasion nucléaire a représenté pour toute une génération.


7 hour_ago
29



























.jpg)






French (CA)