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27 septembre 2026. Soir de première au théâtre national d’Artachat, en Arménie. Après son allocution, le directeur du théâtre demande une minute de silence pour les victimes des derniers affrontements avec l’Azerbaïdjan, survenus en 2023. La salle se lève, se recueille. Puis, le spectacle commence.
« Tu verras, m’avait dit Saté Khachatryan, ils n’auront pas à faire de grands efforts pour tisser des liens entre la figure d’Hécube et les mères qui ont perdu leurs fils dans les guerres récentes. » Saté est la directrice d’un tout nouveau festival de spectacle vivant à Erevan, Théâtrons. Établie en France depuis plusieurs années, elle a, avec son mari, Edgar Manoukian, fondé ce festival francophone qui cherche à mettre en contact le public arménien avec la danse et le théâtre contemporains. Car dans ce pays qui fut soviétique pendant 70 ans, la tradition théâtrale reste certes bien ancrée, mais le poids de cette tradition écrase souvent les velléités d’une dramaturgie actuelle, en écho avec les troubles du monde.
Invité comme auteur, j’y dirige une résidence d’écriture destinée à des auteurs et autrices arméniens, autour de la mythologie grecque. Saté m’a proposé de travailler avec mon petit groupe sur la figure d’Hécube, la reine de Troie déchue qui, après le sac de sa ville, a vu tous ses enfants périr à la guerre. Ne lui reste que les mots, sa colère, sa dignité.
La directrice du festival Théâtrons a vu juste : les autrices et auteurs convoquent rapidement la reine troyenne, qui ne leur paraît pas si lointaine au cœur de leurs courtes pièces. Tantôt elle doit aller à la morgue reconnaître un de ses fils mort au Haut-Karabakh en tant que soldat, tantôt elle donne le bain à un enfant, jusqu’à ce que l’on comprenne que la baignoire est vide. Mère revenue dans les ruines vides du foyer, mère éplorée qui exige justice auprès des autorités, mère courage qui barre de son corps l’entrée du domicile afin que les siens ne soient pas tués… Les scènes sont vibrantes, et le public reconnaît aisément là qui une sœur, qui une cousine, qui une tante.
Aux côtés des magnifiques actrices du Théâtre national d’Artachat, un duo musical accompagne les plaintes, le deuil, mais aussi la révolte. Hogh Artoun se présente comme un groupe « ethno-électronique », fusionnant les sonorités traditionnelles de l’Arménie et la musique électronique moderne.
Une tête sur un plateau d’argent comme acte fondateur
Le fond des âges n’est jamais bien loin en Arménie. Dans le hall d’entrée du théâtre, un tableau évoque l’événement fondateur du théâtre en Arménie. Il s’agit de la représentation des Bacchantes d’Euripide, en 53 avant l’ère commune, à Artachat. Le roi arménien Artavazde II, grand amoureux des planches — il écrivait lui-même des pièces —, fait jouer la tragédie grecque, comme le rapporte l’historien antique Plutarque dans sa Vie de Marcus Crassus.
La peinture décrit le moment tragique de la pièce de théâtre où le personnage d’Agavé, la meneuse des bacchantes, en plein délire mystique, rapporte la tête coupée de son fils Penthée en croyant qu’il s’agit d’un lion. La légende arménienne avance qu’au moment où la scène va être jouée, un messager fait irruption dans la salle avec la tête tranchée du grand ennemi d’alors, le général romain Crassus.
Ah, beauté (horreur plutôt !) des coïncidences ! L’acteur jouant Agavé (eh oui, ce sont encore les hommes qui jouent les femmes…) s’empare de la tête de Crassus, puis déclame les vers d’Euripide à son roi : « Nous rapportons de la montagne un jeune lion fraîchement tué, une heureuse capture pour le palais. » Horreur, consternation, mais aussi jubilation dans le public, tout cela à la fois, nous sommes bel et bien au théâtre, mais un théâtre qui parle sans cesse à son époque.
Vieux livres et faux livres
Au Matenadaran, musée-bibliothèque d’Erevan qui détient l’un des dépôts de manuscrits anciens les plus riches du monde, un groupe de libraires français, spécialisés en livres anciens, m’accueille parmi eux pour une visite guidée. Notre interprète, Hermine, qui s’exprime dans un français pur et cristallin, nous fait faire le tour des lieux sous les yeux médusés des libraires : sous les vitres de protection, plusieurs graals s’offrent à nous. Évangiles enluminés, chroniques historiques, cartes astronomiques, traités de médecine, théorèmes mathématiques, œuvres littéraires : tous les domaines de l’activité intellectuelle du IXe siècle au XVIIe siècle sont représentés.
L’histoire du Matenadaran remonte au Ve siècle, au moment où le moine Mesrop Machtots, traducteur de la Bible, créa l’alphabet arménien et ses 36 lettres (maintenant 38) à partir de l’alphabet grec. Les 17 000 manuscrits de la collection, écrits en arménien, mais aussi en arabe, en persan, en grec, en hébreu, en syriaque et en latin, ont fait entrer la bibliothèque au registre Mémoire du monde de l’UNESCO. Les libraires français peuvent enfin terminer leur « tournée » arménienne, après avoir visité la bibliothèque sœur du Matenadaran… à Venise. Car des moines arméniens installés dans la Sérénissime ont maintenu une collection sur l’île de San Lazzaro dès 1717, dont… une imprimerie qui publiait des livres en langue arménienne ! Les spécialistes des manuscrits anciens se plaisent donc à passer de Venise à Erevan, et je profite de leur passage pour me nourrir de leur science, bien que leur jargon m’échappe à tout bout de champ.
Fasciné par les manuscrits éthiopiens dont les couvertures sont en peau de chèvre, je reste ébahi, mais les libraires ont tôt fait de me rappeler à l’ordre. Car il faut se méfier : un vrai trafic de faux livres subsiste depuis des siècles. Entre reconstitutions frauduleuses et parchemins vieillis artificiellement, les falsifications sont aussi variées que les faussaires ; au milieu de la tourmente de la rentrée littéraire, je me dis que l’être humain n’a pas attendu l’intelligence artificielle pour produire de faux livres.
Tournés vers l’avenir
De retour à la Cascade, où je pensai lorsqu’on m’y donna rendez-vous trouver les eaux tumultueuses d’éventuelles cataractes, je dévale plutôt les 572 marches de béton qui relient le centre de la ville à la statue de Mère Arménie. La sculpture est érigée sur une esplanade qui domine toute la ville. La mère a remplacé le petit père des peuples en 1967 : on a troqué Staline, l’homme d’acier, pour une femme de cuivre qui tient une épée, symbole de force nationale. Une légende indique que le changement survenu en pleine déstalinisation engagée par Khrouchtchev a été si rapide que les bottes de Staline n’ont pas pu être retirées, et qu’elles demeurent cachées sous la robe et le bouclier de Mère Arménie.
Une manière de rappeler, s’il le fallait, que la menace russe n’est jamais bien loin. À Gyumri, deuxième ville du pays, située à 120 km de la capitale, la Russie possède une base militaire forte de 3500 soldats. Et depuis que le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, s’est tourné vers l’Europe, Poutine a menacé de retirer son armée. Sous-texte : vous vous débrouillerez tout seuls en cas d’agression azérie ou turque.
Mais comme la Russie n’a strictement rien fait pendant le dernier conflit au Haut-Karabakh, la menace n’a pas eu trop d’effet : la base n’est plus considérée comme une nécessité vitale, selon le gouvernement arménien. Poutine a déballé dès lors l’arsenal habituel : soutien financier de l’opposition prorusse, sanctions économiques ciblant les exportations agricoles arméniennes, des fruits jusqu’au célèbre cognac arménien, menace de coupure du gaz naturel russe, dont l’Arménie dépend à 82 %. Or, si les derniers jours de septembre oscillent autour de 32 degrés à l’ombre, les nuits d’hiver voient la température chuter autour de -10 dans la capitale, et parfois jusqu’à -30 dans les montagnes et les hauts plateaux.
En bas des marches, je retrouve le très sympathique Raffi Niziblian, animateur du balado Coffee Spills and Pineapple, auquel un célèbre Québécois d’origine arménienne — un certain Patrick Masbourian — est passé en entrevue il n’y a pas si longtemps. Haute stature, crâne chauve et barbe poivre et sel, Raffi est né en Jordanie, puis a vécu dès l’âge de 10 ans à Montréal.
Diplôme de l’Université Concordia en poche, et de l’Université de Montréal pour sa femme, Lara Arahonian, Raffi et les siens décident de s’établir en Arménie en 2003. « On fait partie de ceux qui ont eu envie de redonner à ce pays tout ce que nous avions reçu, de le faire bénéficier de nos connaissances, nos expériences. Le pays a énormément changé. La ville d’Erevan, tu ne peux pas imaginer, il y a dix ans tu n’avais pas ce trafic avec toutes ces autos, le nombre incalculable de terrasses de cafés… » Tournés vers la modernité et la planète entière, tout comme le Centre des arts Cafesjian, dont nous traversons les jardins publics, qui offrent aux piétons les sculptures habituelles des grands centres urbains occidentaux, dont des Fernando Botero et des Jaume Plensa…
Femme Courage
Lara Arahonian est née à Beyrouth, au sein de l’importante diaspora arménienne du Liban, l’une des premières à s’être constituées au lendemain du génocide de 1915. Fondatrice du Women’s Resource Center of Armenia (WRCA), situé à Erevan, elle milite pour les droits des femmes dans ce coin du monde où, me dit-elle, « les avancées sont significatives, surtout en comparaison avec des pays voisins, mais où les luttes sont loin d’être terminées ».
Tradition soviétique, lourd héritage religieux, militarisation forcée entraînant son lot de comportements machistes : les obstacles à l’avancée du droit des femmes sont encore bien présents. Parmi les nombreux combats du WRCA, on trouve la lutte contre les violences conjugales et contre l’avortement sélectif visant à favoriser la naissance de garçons. L’ONG informe, soutient, aide les femmes, dont les jeunes filles, souvent reléguées au rôle de deuxième mère. « Entre la figure de l’ange du foyer familial et celle de l’objet du désir, me dit Lara, il n’est pas évident de se projeter comme femme en Arménie : la société reste fortement traditionaliste, et une véritable omerta couvre les cas de violence envers les femmes. De manière générale, la vision patriarcale du pays met trop souvent à l’écart les femmes des activités économiques et politiques. »
Lara Arahonian ne baisse pas les bras devant l’ampleur des défis, et l’intérêt manifesté par les nouvelles générations quant à la redéfinition du rôle de la femme en Arménie laisse présager de possibles lendemains plus égalitaires. Je lui mentionne le festival qui m’a invité, dirigé par une femme, puis la présence de quatre autrices parmi les cinq résidents de mon atelier, dont Hermine, qui a étudié en langues et littérature, Ana, diplômée d’une école de théâtre d’Erevan, et Evelina, journaliste. Plusieurs d’entre elles ont laissé mari et enfants pendant une semaine pour « s’enfermer » au théâtre national d’Artachat et se consacrer entièrement à l’écriture de leurs textes, un exploit dans ce pays où la conciliation travail-famille exige à tous les coups… le sacrifice professionnel des femmes.
« Et ? me demande Lara. Elles l’ont vécu comment ? » Je lui réponds qu’elles ont adoré et que, depuis l’atelier, elles ne se quittent plus, formant avec Michael, seul homme du groupe, mais bien sensible à leurs aspirations, une bande soudée fort belle à voir. « Si en plus elles arrivent à ne pas se sentir coupables d’avoir quitté la famille ne serait-ce que quelques jours, ce sera un grand pas de fait vers l’égalité ! » me lance Lara entre deux gorgées de café oriental.
Si, un jour, on érige une statue à l’effigie de Lara, je ne sais pas si elle tiendra une épée pour représenter tous ses combats. En attendant, les Nations unies lui ont remis en 2014 la distinction Woman of Courage. Par déformation professionnelle, j’ai pensé à Mère Courage de Bertolt Brecht, mais aussi à nos Hécube de l’atelier dramaturgique. La dignité, si souvent bafouée en ces terres, n’a pas dit son dernier mot.


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