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«Cover-Up»: le journaliste et les crimes de guerre

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Le journalisme d’enquête exige de la patience. Documenter le meilleur du journalisme d’enquête peut en demander encore plus, beaucoup plus.

Au détour d’une remarque filmée laissée au montage du documentaire Cover-Up, sur le reporter Seymour « Sy » Hersh, on comprend que la cinéaste Laura Poitras, qui fait équipe avec Mark Obenhaus, a commencé à travailler à cette production en 2004. Il aura donc fallu deux décennies pour convaincre le célèbre journaliste américain d’y participer.

Et encore ! Une autre scène le montre aux abois, prêt à tout plaquer parce que l’équipe qui filme sa paperasse risquerait de dévoiler certaines de ses précieuses sources.

Heureusement, le film s’est fait et bien fait. Netflix diffuse Cover-Up depuis quelques jours.

L’intérêt de la production tient principalement à son sujet. Dans les deux sens du terme.

Il y a d’abord le sujet du travail patient et utile depuis sept décennies, soit les enquêtes monumentales réalisées par Seymour Hersh. Le reporter spécialisé dans les affaires militaires et les secrets des services secrets a établi sa réputation en révélant au monde le massacre de Mỹ Lai, qui a fait des centaines de morts civils, en 1968, pendant la guerre du Vietnam. L’enquête lui a valu un prestigieux prix Pulitzer.

Seymour Hersh a aussi dévoilé les actes de torture à la prison d’Abou Ghraib, en 2004, sous contrôle états-unien pendant la guerre en Irak. Il a exposé le projet Jennifer (ou projet Azorian) de la CIA pour récupérer l’épave d’un sous-marin de la marine soviétique coulé dans le Pacifique en 1968.

Le sujet Hersh double la mise de l’intérêt. Aucune donnée sociologique ne le prédisposait à devenir l’une des signatures journalistiques les plus réputées des dernières décennies. Né en 1937 dans une famille juive du Midwest, il donnait des coups de main à la blanchisserie familiale tout en se cultivant par des livres achetés par correspondance. Une simple dissertation a valu à l’adolescent d’être recommandé pour des études universitaires, et c’est là que sa vie socio-professionnelle a basculé, quand il a découvert le journalisme.

Des sources et du terrain

Celui qu’il pratique depuis 1959 repose sur des sources et du terrain. La primeur du massacre de Mỹ Lai lui a été fournie au détour d’un échange à la cafétéria du Pentagone. Hersh travaillait seul, en pigiste, et il avait pris l’habitude de manger avec des officiers, tandis que ses collègues des grands médias et des agences de presse restaient entre eux le midi.

Une simple petite phrase évoquant les problèmes causés par « ce qui s’est passé à Mỹ Lai » l’a lancé sur une piste dont un des moments décisifs fut l’entrevue avec la mère d’un des soldats responsables de l’assassinat de dizaines de civils. Elle lui avait déclaré, en parlant des services militaires : « Je leur ai envoyé un bon garçon et ils en ont fait un meurtrier. » Phrase-choc prise en note à la mitaine sitôt reprise en manchette.

La révélation du crime de guerre a constitué un tournant dans le conflit. Les médias ont continué à documenter d’autres exactions de l’armée américaine. L’opposition à la guerre a gonflé dans la population.

La renommée de M. Hersh, tout autant. Il a été embauché au New York Times, où il a continué à couvrir des dérapages et des opérations secrètes de l’armée comme de la CIA, y compris contre des citoyens américains. Après la guerre au Vietnam, il a commencé à s’intéresser aux magouilles des grandes entreprises, mais a vite déchanté devant la réticence de son journal à le laisser publier ses découvertes choquantes.

L’autre point d’orgue de sa carrière s’organise autour d’un nouveau crime de guerre, celui des tortures et des sévices en tous genres de détenus à la prison d’Abou Ghraib, révélé en 2004. Là encore, le documentaire expose ce qu’il peut des techniques d’enquête du grand pro, toujours avec la même mécanique entremêlant des extraits d’entrevue et des documents pertinents.

Il ne s’agit pas d’une hagiographie, même si le documentaire passe vite sur quelques parts d’ombre de l’impressionnante carrière au service du droit à l’information. Sy Hersh a mis à jour des dizaines d’histoires que de très puissantes institutions de la république impériale voulaient cacher aux citoyens comme au monde entier. Il a aussi, à quelques reprises, sinon dérapé, au moins erré. Par exemple, en minimisant la cruauté du régime de Bashar al-Assad. Ou encore en croyant déterrer une correspondance entre Marilyn Monroe et le président Kennedy alors qu’il s’agissait de fausses lettres.

Tout au long du portrait, on voit le reporter de 88 ans prendre des renseignements sur de possibles exactions commises récemment à Gaza par l’armée israélienne. Sy Hersh n’a encore rien publié sur ce sujet brûlant. Le journalisme d’enquête demande de la patience…

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