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Pour chaque fait divers, les journalistes vérifient de nombreuses informations auprès des autorités policières. Combien de blessés? Y a-t-il des morts? Des blessés graves, avec ou sans armes? Transport à l’hôpital ou pas? Des questions qui permettent de valider l’ampleur de l’accident, du drame ou de l’attaque. Des questions légitimes, mais qui peuvent créer un écart entre ce que vivent les victimes et ce qu'elles lisent dans les médias.
Lorsqu’un fait divers survient, de plus en plus de journalistes souhaitent le voir comme un fait de société afin de réduire l’écart entre la rapidité prescrite dans une salle de rédaction et les émotions vécues par les victimes et leurs proches.
Il en résulte fréquemment un décalage de perception. Une information considérée comme routinière par les journalistes – gravité des blessures, état de santé, circonstances de l'événement – peut être vécue comme intrusive, déshumanisante ou prématurée par les victimes, explique Colette Brin, professeure titulaire et directrice du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval.
Elle confirme que les reproches formulés par les victimes ciblent notamment l’utilisation de l'expression on ne craint pas pour sa vie. Bien que factuel, ce terme peut être perçu comme étant insensible ou réducteur.
Les études sur les catastrophes, les homicides, les fusillades et les accidents montrent que plusieurs victimes rapportent avoir eu l'impression de perdre le contrôle de leur histoire au profit du récit médiatique.

Colette Brin est professeure titulaire et directrice du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy
Colette Brin ajoute que la littérature scientifique sur l'éthique en journalisme permet de constater que certaines victimes estiment en effet qu'il y a des erreurs de faits dans les médias.
Cette inexactitude perçue par les victimes devient primordiale aux yeux de ceux qui ont vécu l’attaque, souligne Colette Brin.
Lorsqu'une personne est elle-même au cœur d'une nouvelle, elle compare ce qu'elle a vécu, ce qu'elle croit avoir vécu, ce qu'elle voit publié. Si un écart est perçu, même lorsque les faits sont exacts, cela peut produire une forte méfiance, précise-t-elle.
Considération pour les victimes
Cette réflexion existe aussi parmi les corps policiers, comme au sein de la Sûreté du Québec.
En réponse aux questions de Radio-Canada, le service des relations médias écrit que les termes généraux concernant la gravité des blessures des victimes permettent de rendre compte des actions policières et de prévenir des comportements à risque et des agissements criminels.
Il répond aussi à un devoir de transparence, tout en protégeant l’identité des victimes ainsi que les opérations policières.
Malgré l’utilisation de ces pratiques de communication standardisées avec les médias, les policiers, comme les autres intervenants de première ligne, sont les plus sensibles à la réalité vécue par les victimes, que ce soit en termes d’impacts psychologiques, de blessures physiques et de traumatismes. Ils sont le plus au fait de leur réalité et des conséquences d’une victimisation dans leur quotidien, poursuit le lieutenant coordonnateur Grégory Gómez del Prado.
D'ailleurs, les scientifiques de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) se sont penchés à quelques reprises sur la question de la couverture médiatique et ses effets sur la population et les journalistes.
En 2019 était publiée l’Étude exploratoire sur la couverture médiatique des tueries de masse dans la presse écrite francophone au Québec.
Dans son analyse, l’INSPQ a conclu que les médias québécois proposent une couverture adéquate des tueries de masse. Ce faisant, la plupart de ces écrits évitent la glorification de l’auteur. Ils limitent ainsi les risques de contagion et d’imitation de ce phénomène tout en évitant d’attiser l’insécurité et la détresse au sein de la population, écrivent les auteurs de l'étude, Dave Poitras et Julie Laforest.

Un hommage aux victimes au lendemain de l'attentat de la grande mosquée de Québec en 2017 (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Pascale Lacombe
L’Institut propose néanmoins des pistes de solution pour améliorer cette couverture et garantir un sentiment de sécurité dans la population.
Elle suggère notamment d’éviter d’interviewer des témoins très rapidement après le drame. Il existe des cas documentés dans lesquels certaines personnes ayant témoigné rapidement après un évènement violent évoquent, a posteriori, ne pas avoir compris qu’elles ou ils étaient interviewés par des médias d’information au moment des faits, alors que d’autres disent ne même plus se souvenir d’avoir donné une entrevue, signalent les auteurs.
Un pas dans la bonne direction
D’après l’expertise de Colette Brin – ajoutée à la littérature scientifique – il est effectivement possible de changer la couverture des faits divers dans les salles de rédaction, sans nuire à la rigueur journalistique et à la présomption d'innocence.
Le modèle traditionnel reposait principalement sur le crime, l’enquête policière et le procès, sans oublier le caractère spectaculaire de l’événement, indique-t-elle.
Aujourd’hui, plusieurs salles de rédaction tentent davantage de contextualiser les phénomènes. Elles documentent les conséquences sur les victimes, expliquent les causes sociales et réduisent les effets du sensationnalisme.
Or, la professeure titulaire ajoute que les journalistes sont toujours soumis à des contraintes de rapidité, de concurrence numérique et d’un manque d'accès aux informations souhaitées, ce qui peut nuire à leur quête vers une couverture de faits de société, plutôt que de faits divers.
Et malgré les efforts observés dans les salles de rédaction, même des journalistes de bonne foi peuvent produire une couverture que les victimes jugent insatisfaisante, rappelle-t-elle.


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