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Comment une fausse étude sur l’exploitation des fonds marins s’est glissée dans un magazine réputé

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Sien Van den Broeke, une militante de Greenpeace Canada, a récemment reçu d’un collègue, lui aussi engagé contre l’exploitation minière des grands fonds marins, un article qui l’a laissée perplexe.

Publié à la fin mars par Joseph Quesnel, responsable des nouvelles quotidiennes au Canadian Mining Journal, l’article de 1095 mots saluait « une percée de scientifiques marins canadiens » qui pourrait rendre l’exploitation minière en eaux profondes sécuritaire pour l’environnement.

Le texte affirmait que des chercheurs de l’Université de Victoria, en Colombie-Britannique, et de Pêches et Océans Canada avaient trouvé une façon de modéliser les panaches de sédiments libérés par les activités minières en eaux profondes, offrant ainsi « un aperçu concret de la manière dont les futures opérations pourraient être gérées avec précision, en réfutant le discours sur un risque ingérable ».

Or, ces conclusions contredisaient ce que Mme Van den Broeke sait de cette industrie émergente.

Les entreprises qui convoitent les grands fonds marins cherchent à racler le plancher océanique à un millier de mètres de profondeur pour en extraire de petits nodules métalliques et les remonter à la surface, un processus qui génère d’immenses panaches de sédiments.

Les inquiétudes liées aux effets écologiques de ces panaches — qui peuvent ensevelir des organismes, obstruer leurs mécanismes d’alimentation et libérer des métaux toxiques — comptent parmi les raisons pour lesquelles l’organisme des Nations unies chargé de réglementer les fonds marins maintient depuis longtemps un moratoire sur l’exploitation minière en eaux profondes. Une décision qui ne fait pas l’unanimité. Opposé à ce moratoire, le président américain, Donald Trump, a signé l’an dernier un décret visant à aller de l’avant unilatéralement avec l’octroi de permis, en contournant le droit international.

Si des chercheurs avaient trouvé une solution au problème, Mme Van den Broeke craignait que cela ne fasse basculer davantage l’opinion publique et politique du côté de l’industrie.

« La question des panaches est un sujet très brûlant en ce moment dans le débat sur l’exploitation minière en eaux profondes », dit-elle.

Mais une minute de vérification sur Internet a suffi pour montrer que tout, dans l’article, était faux.

La « percée » décrite n’a jamais eu lieu, et l’article scientifique, censément publié dans la revue scientifique Frontiers in Marine Science, n’existe pas.

Quelques recherches supplémentaires ont aussi révélé des indices laissant croire que l’article du Canadian Mining Journal pourrait avoir été entièrement rédigé par l’intelligence artificielle.

« Le Canada fait face à un double impératif : garantir un approvisionnement fiable en minéraux critiques pour sa propre transition verte et se positionner comme fournisseur mondial responsable… Les ressources des grands fonds marins représentent un élément potentiel de ce casse-tête complexe, en complément de nos activités minières terrestres, et non en remplacement de celles-ci. Nous évaluons stratégiquement toutes les options afin de bâtir des chaînes d’approvisionnement résilientes », pouvait-on lire dans l’article, qui attribuait ces propos au « Dr Alistair Chen, analyste politique senior à Ressources naturelles Canada ».

« Pour toute mise en valeur des ressources, surtout dans nos territoires traditionnels, le principe du consentement libre, préalable et éclairé est primordial. Si l’exploitation minière en eaux profondes devait un jour être envisagée dans des eaux où nous détenons des droits ancestraux, elle devra être développée avec nous, en assurant un véritable partenariat, un partage des retombées économiques, une cogestion environnementale et le respect de notre patrimoine culturel. Il n’y a pas d’autre voie que nous accepterons », disait une autre citation attribuée à la « cheffe Emily Two Rivers, une dirigeante autochtone respectée de la côte de la Colombie-Britannique ».

Ces personnes — comme toutes les autres citées dans l’article — ont été inventées. Toutes leurs citations sont fabriquées.

« Des informations erronées »

« J’ai été perplexe en lisant l’article : comment une revue avait-elle pu publier un texte entier autour d’une étude scientifique qui ne semblait pas exister ? » dit Mme Van den Broeke. « Je me demande comment un tel article a pu passer l’étape de la révision éditoriale avant publication. »

Le Canadian Mining Journal a retiré l’article le 2 avril, deux jours après la publication du texte. Dans une déclaration publiée sur son site Web, le média a indiqué que l’article « contenait des citations attribuées à des personnes qui n’existent pas, dont un prétendu porte-parole de Ressources naturelles Canada [RNCan]. Le contenu ne reposait pas sur des sources vérifiées ou réelles, et RNCan n’a pas été contacté au préalable. L’article a été retiré. »

Dans un courriel au Canada’s National Observer en réponse à des questions sur cet article — l’un des sept qu’il a publiés ce jour-là —, M. Quesnel a renvoyé à la correction publiée par son média.

L’éditeur du Canadian Mining Journal, Robert Seagraves, a indiqué par courriel que « l’article contenait des informations erronées qui ont été signalées par l’un de nos lecteurs. Nous avons immédiatement retiré l’article dès que nous avons été informés de ses lacunes ».

Une version du texte publiée le 31 mars par Discovery Alert, un média australien qui se décrit comme « le moteur d’intelligence artificielle le plus rapide au monde pour l’actualité minière », a aussi disparu de son site Web.

« Pas la première fois »

Même si l’article a disparu d’Internet, des experts estiment qu’il semble marquer une escalade dans la lutte menée par l’industrie de l’exploitation minière en eaux profondes pour orienter le débat public en sa faveur — et ouvrir un nouveau front de la désinformation en ligne.

« Ce n’est certainement pas la première fois que nous voyons de fausses recherches sur le sujet », dit Mme Van den Broeke. L’exploitation minière en eaux profondes est complexe, et il existe relativement peu de recherches sur cette pratique ou sur les écosystèmes des grands fonds qu’elle pourrait endommager.

Les promoteurs de l’industrie ont cherché avec empressement à « tirer parti de ce manque de connaissances », ajoute-t-elle.

En mars, par exemple, la revue savante Environmental Science Advances a publié un article sur l’utilisation de l’écologie industrielle pour évaluer la manière dont l’exploitation minière en eaux profondes pourrait contribuer à la production de batteries. L’une des citations de l’article renvoie à une étude inexistante afin de soutenir que les effets de l’exploitation minière en eaux profondes devraient être comparés à ceux de l’exploitation terrestre sur l’ensemble du cycle de vie des minéraux et des produits qui les utilisent.

Puis, en août dernier, l’organisme d’audit indépendant Iceberg Research a analysé l’étude de préfaisabilité de The Metals Company sur l’extraction de nodules polymétalliques dans la zone de Clarion-Clipperton, dans le Pacifique. L’étude de l’entreprise exposait la manière dont cette société établie à Vancouver, qui mène l’offensive mondiale en faveur de l’exploitation des grands fonds, compte réaliser des profits.

Les auditeurs ont conclu que « les sections cruciales de l’[étude de préfaisabilité] sont rédigées soit par des employés de The Metals Company, soit par de petits consultants ayant un ou deux clients, dont The Metals Company ». Selon les analystes, les propres chiffres de l’entreprise montraient clairement que le projet minier ne serait pas rentable, ce qui l’aurait amenée à « recourir à des hypothèses agressives pour fabriquer » l’affirmation selon laquelle ses activités pourraient être profitables.

Mme Van den Broeke mentionne aussi la Deep Blue League, une « publication numérique indépendante consacrée à l’exploitation minière en eaux profondes ainsi qu’à ses acteurs et à ses développements dans le monde », aujourd’hui fermée.

Le site est apparu après que M. Trump a signé son décret pour faire avancer l’industrie, et semble n’avoir existé qu’un mois ou deux. Il a publié une série d’articles favorables à l’industrie et, plus particulièrement, à The Metals Company.

L’autrice de plusieurs articles de l’ancien site, Keriann Lee, ne semble avoir aucune présence en ligne : les profils publics portant ce nom ne correspondent pas à sa photo sur le site de la Deep Blue League. Elle n’a pas répondu aux démarches entreprises par un collègue de Mme Van den Broeke pour la joindre alors que le site était encore en ligne, précise la militante de Greenpeace.

La « slopification » d’Internet

Les opérations de désinformation, comme le faux site Web ou l’article du Canadian Mining Journal, constituent l’évolution d’un « problème de longue date » : celui des entreprises de ressources naturelles qui publient discrètement des recherches et d’autres contenus en apparence légitimes, mais favorables à leurs intérêts, explique Fenwick McKelvey, professeur agrégé en communication à l’Université Concordia, qui étudie les effets de l’intelligence artificielle sur les communications.

Une partie du problème tient au système « dysfonctionnel » de l’édition scientifique, dit-il : les chercheurs sont soumis à une pression énorme pour publier beaucoup, tandis que les revues n’ont pas mis en place de mécanismes rigoureux pour détecter les fausses citations. Les chercheurs utilisent de plus en plus de grands modèles de langage pour les aider à faire des revues de littérature, à rédiger des manuscrits et à formater des bibliographies — ce qui entraîne une prolifération de fausses citations dans le milieu universitaire.

L’environnement de l’information en ligne est lui aussi victime de la « slopification » du savoir par l’intelligence artificielle, estime M. McKelvey. Des publications « zombies », ou des médias rachetés par de grandes entreprises puis remplis de contenu généré par l’IA, jusqu’aux dizaines de communiqués rédigés par l’IA qui inondent quotidiennement les boîtes de réception des journalistes, les fausses « nouvelles » et les fausses informations sont plus présentes que jamais en ligne, dit-il.

Les algorithmes des médias sociaux et des moteurs de recherche incitent aussi les médias à publier énormément de contenu, le plus rapidement possible, afin de générer des revenus. C’est une course dans laquelle l’information vérifiée et produite par des humains ne peut rivaliser avec les machines à contenu généré par l’IA, explique M. McKelvey.

Inviter les consommateurs de médias à faire preuve de plus de discernement en ligne, ou à payer plus cher pour du journalisme de qualité, ne constitue pas une solution, croit-il. S’il est clair que les éditeurs ont la responsabilité de vérifier les faits, Fenwick McKelvey estime que de meilleurs investissements publics dans le soutien aux universitaires et aux journalistes pourraient leur donner le temps nécessaire pour produire un travail de qualité.

M. McKelvey ne s’est pas prononcé sur les intentions du Canadian Mining Journal au moment de publier l’article du 31 mars, et le texte ne semble pas avoir beaucoup circulé avant son retrait. Toutefois, affirme-t-il, l’article illustre les pièges que l’IA tend aux médias — et encore davantage aux personnes qui les consultent.


Cet article a été traduit par la rédaction du Devoir à l’aide d’un outil d’intelligence artificielle après avoir d’abord été publié en anglais dans le Canada’s National Observer.

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