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Dans quelle mesure les renseignements personnels de millions d'électeurs canadiens sont-ils exploités par les partis politiques, et est-ce que le jeu en vaut la chandelle? Après la fuite de données historique de la liste électorale en Alberta, Radio-Canada s'est penchée sur les coulisses des stratégies de communication des partis politiques.
Que ce soit par message texte, par appel téléphonique ou par courrier postal, la quasi-totalité des électeurs canadiens a déjà été sollicitée par une formation politique pour connaître ses intentions de vote.
Mais comment ces organisations obtiennent-elles vos coordonnées? La réponse réside principalement dans l'accès aux listes électorales officielles.
Le récent scandale entourant la fuite de renseignements personnels de près de 3 millions d'électeurs albertains a ravivé le débat sur la légitimité de cet accès.
Zane Velji, expert en communication politique et ancien directeur de campagne du Nouveau Parti démocratique (NPD) de l'Alberta, affirme que la liste électorale est un pilier démocratique. Sans elle, en tant que parti politique, vous faites campagne à l'aveugle, soutient-il.
Selon l'expert, le fait de restreindre cet accès favoriserait les formations les plus riches. Les partis disposant de plus de ressources financières et humaines sont alors capables de créer leur propre liste et d'avoir un avantage disproportionné, explique-t-il.
En somme, la liste officielle permet d'offrir une base de départ équitable aux petits partis disposant de budgets limités.
Le ciblage : une quête d'efficacité
L'objectif premier de cette collecte est l'efficacité opérationnelle. Les partis doivent segmenter l'électorat entre leurs partisans, les indécis et les électeurs hostiles afin de concentrer leurs ressources là où elles peuvent faire basculer une circonscription.
Si je vais chez quelqu'un, qu'il répond et qu'il est favorable, je peux maintenant ajouter cela dans la base de données, explique Zane Velji.
Cette méthode permet aux bénévoles d'éviter les pertes de temps et de cibler prioritairement les personnes susceptibles d'être convaincues.
Quelles sont les données fournies?
L'accès aux renseignements varie selon l'ordre de gouvernement :
Élections Canada fournit aux partis des listes comprenant le nom, le genre, l'adresse et un identifiant unique pour chaque électeur;
Élections Alberta transmet le nom, l'adresse, l'identifiant unique et le numéro de téléphone.
Aucune de ces entités ne divulgue le choix de vote passé des électeurs, celui-ci demeurant secret.
C’est en combinant les listes officielles à d'autres sources, comme des données achetées à des courtiers tiers ou collectées lors de porte-à-porte, que les partis parviennent à dresser des profils précis.
Ainsi, un jeune parent préoccupé par l'environnement ne recevra pas les mêmes messages qu'un retraité dont la priorité est l'économie.
Aujourd'hui, ces bases de données sont même croisées avec des outils numériques comme Meta ou Google, ajoute Zane Velji.
Le pointage le jour du scrutin
Le jour de l'élection, la liste devient l'outil de pointage, comme l'explique Rodolphe Hosni, ancien conseiller politique sous le gouvernement Harper.
Les partis peuvent s'en servir pour relancer par message texte les partisans qui n'ont pas encore voté quelques heures avant la fermeture des bureaux.
Cela fait partie de la stratégie [...] Le parti ne perd pas de ressources pendant la campagne électorale et le jour du scrutin, explique Rodolphe Hosni.
Resserrer les règles
Si l’ancien conseiller affirme qu'il existe des règles très très strictes sur comment les partis peuvent utiliser ces données, Zane Velji nuance ce propos.
Actuellement, l'équilibre semble faussé, car les partis ont accès à des données sensibles, mais ne sont pas tenus aux mêmes règles de confidentialité que les entreprises privées.
En effet, contrairement au secteur privé, les partis politiques fédéraux ne sont pas assujettis à la Loi sur la protection des renseignements personnels et les documents électroniques.
Bien qu'ils doivent posséder leur propre politique de confidentialité, ils jouissent de plus de liberté.
Malgré ces failles et le risque de dérives, comme le scandale du Projet Centurion, Zane Velji est d'avis que l'accès aux données est un mal nécessaire : Je pense que, globalement, les points positifs l'emportent sur les points négatifs.
L'idée de resserrer l'encadrement gagne du terrain. Le chef du NPD de l'Alberta, Naheed Nenshi, se dit ouvert à une amélioration de la protection de la vie privée des Albertains.
Pendant très longtemps, les règles en place ont plutôt bien fonctionné. Mais si elles ont bien fonctionné, ce n’est pas seulement à cause de ce qui est écrit sur le papier : c'est aussi parce que les partis politiques acceptaient de respecter les normes démocratiques. Nous sommes dans un nouveau monde aujourd'hui, conclut le politicien.


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