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Comment j’ai renoncé à être le père parfait d’un enfant parfait

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Alors que je profite de vacances sur la Côte d’Azur avec mon fils de 19 ans, nous avons traversé une mer agitée. La Méditerranée est pourtant plus bleue et paisible que jamais, mais à la maison, des cris ont retenti et des mots ont été prononcés. Après la tempête, le remords nous a envahis, comme toujours. Mais cette fois, autre chose est apparu, quelque chose qui me pousse désormais à réfléchir à notre nature: moi comme père, lui comme fils.

Il est juste de dire que mon rôle de père est, en réalité, presque terminé. Je ne peux plus espérer façonner ou changer un jeune homme de 19 ans, pas davantage que je ne pourrais déplacer une montagne. Ce que mon fils est devenu m’échappe désormais complètement. C’est sans doute le cas depuis bien plus longtemps que je ne voudrais l’admettre. Mais c’est dans ce petit coin de paradis que cette évidence s’est véritablement imposée à moi.

Ses qualités, mes défauts

Et avec cette prise de conscience désormais inévitable surgissent des sentiments mêlés d’introspection, de peur, de fierté, d’amour, de culpabilité, d’hésitation et de gratitude. Chacune de ces 19 dernières années a constitué une étape vers une nouvelle évolution, parfois chargée de tristesse, mais toujours un pas en avant.

La difficulté consiste à ne pas exagérer mon rôle, tout en ne me déchargeant pas de ma responsabilité. Toutes les belles qualités que je vois chez mon fils ne sont que partiellement de mon fait, tout comme ses défauts. Et tous ses défauts ne proviennent pas systématiquement de sa mère, qui a aussi beaucoup de qualités. Je ne dois céder ni à un excès de fierté, ni à un excès de culpabilité.

Lorsqu’il fait preuve d’une étonnante lucidité sur lui-même ou d’une remarquable concentration artistique, je dois faire taire cette petite voix intérieure qui cherche à me convaincre que c’est le fruit de mes principes éducatifs, si tant est que j’en aie jamais vraiment eus. Lorsqu’il manifeste une ingratitude grossière ou une paresse inquiétante, je ne dois pas non plus conclure trop vite qu’elles sont la conséquence de mes propres faiblesses lorsque j’étais censé être aux commandes, si tant est que je l’aie jamais été.

Eugénisme à la mode

Notre époque et notre culture portent une part de responsabilité dans ce tumulte intérieur. Aux États-Unis, de jeunes parents sélectionnent génétiquement l’apparence, l’intelligence et le caractère de leurs futurs enfants, dans un marché déjà estimé à 190 millions de dollars. Pratiquement tous les enfants atteints de trisomie 21 sont aujourd’hui détectés – parfois à tort – puis éliminés avant leur naissance. Hitler applaudirait cet eugénisme moderne avec enthousiasme.

Partout dans le monde, les enseignants se plaignent d’une même évolution: des parents toujours plus envahissants, exigeant que leur enfant soit traité comme un petit souverain. Plus de 10% des enfants sont désormais étiquetés «à haut potentiel» (le mien, bien entendu), TDA/H ou affublés d’un autre diagnostic qui empêcherait qu’on les traite simplement comme des enfants ordinaires.

Parentalité féodale

Et c’est bien là le cœur du problème: nous sommes désormais éduqués à croire, en tant que parents, non seulement que notre enfant est exceptionnel, mais surtout que nous avons le pouvoir de le rendre exceptionnel. Cette représentation de la parentalité est profondément féodale. D’un côté le parent-roi, de l’autre l’enfant-sujet.

Je crois que cette tendance se retrouve aussi dans le nombre extravagant de personnes qui choisissent aujourd’hui d’avoir des chiens plutôt que des enfants: les animaux de compagnie, eux, obéissent immédiatement et aiment sans condition. Nous cherchons tous à retrouver un sentiment de contrôle dans un monde devenu extraordinairement instable, et rien ne satisfait plus rapidement ce besoin qu’un rapport de force totalement déséquilibré.

En Suisse, où mon fils est né et a passé ses sept premières années, il était constamment observé, évalué et soumis aux examens de psychologues et d’autres spécialistes qui tenaient absolument à le définir comme ceci ou cela, alors qu’il ne faisait qu’être lui-même. Certes, il était obsessionnel et peu communicatif. Il savait compter jusqu’à cent avant l’âge de 3 ans, parlait couramment trois langues avant 4 ans et entretenait très peu de relations en dehors de ses parents et de ses grands-parents. Je doute qu’aucune de ces caractéristiques le destinât soit au prix Nobel, soit à l’hôpital psychiatrique.

Fuite balkanique

Mais cette pression quotidienne était devenue difficile à supporter, tant pour sa mère que pour moi. Je savais qu’à terme, nous finirions soit par céder, soit par nous aliéner progressivement notre entourage immédiat, et notre fils avec lui. Nous avons donc choisi de nous enfuir et de nous installer en Serbie, pays d'origine de sa mère. Là-bas, dans cette culture, on l’a enfin laissé grandir à son rythme, traité simplement comme un enfant parmi les autres.

J’aime croire que cela l’a sauvé, mais nous ne le saurons jamais. Tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’aucun diagnostic n’a résisté au temps, et que notre fils est heureux aujourd'hui et qu’il s’épanouit dans ses études.


C’est sans doute une plainte éternelle chez les parents: lorsque j’étais enfant, je respectais mes parents, je faisais ma part, et maintenant mon propre fils ne fait rien à la maison, passe son temps à paresser et me parle mal. Je ne fais certainement pas exception.

J’emmène mon fils dans de bons restaurants, je lui fais découvrir des destinations passionnantes et je veille à ce qu’il possède toujours le dernier gadget technologique. Sa mère, fidèle aux conceptions serbes de l’éducation, l’a choyé et l’a maintenu fermement à distance de toutes les tâches domestiques. Que notre fils ne manifeste pas un enthousiasme délirant pour tout cela est un fait. Ce qui mérite en revanche d’être interrogé, c’est ma réaction et, avant cela, mes attentes.

Education calviniste

Une partie de moi agit ainsi parce que je n’ai pas été élevé de cette manière. Mes propres parents avaient une politique très ferme dans ce domaine. Ils exigeaient de la reconnaissance et accordaient une grande importance aux apparences et à la politesse. Comme la plupart des enfants de mon âge, je devais supplier pour obtenir un tee-shirt neuf et je tondais régulièrement la pelouse. Il me semble que mon argent de poche hebdomadaire, à 12 ans, s’élevait à une cinquantaine de centimes.

J’ai consciemment voulu tout offrir à mon fils, comme une forme de revanche contre ce que je considérais être des erreurs de la part de mes parents. Plus problématique encore, j’en suis venu à penser que lui fournir toutes ces choses relevait de mon devoir. Et c’est là que réside mon erreur.

Lorsque mon père nous emmenait en vacances au bord de la mer et que ma mère m’achetait une nouvelle paire de chaussures – la première à l’âge de 13 ans –, ils ne le faisaient pas uniquement parce qu’ils y étaient obligés. Ils le faisaient parce que c’est ce que font des parents décents. Mes obligations de père sont simples: jusqu’à ses 26 ans, j’assure à mon fils gîte et couvert, des études, des vêtements et des loisirs. Tout l’excédent, je le fais sans me faire prier et avec bonheur. Et je n’attends pas que mon fils me remercie chaque matin pour avoir passé une bonne nuit sous mon toit.

En revanche, je reconnais avoir en vain attendu des éloges enthousiastes lorsque je l’ai emmené faire un road trip en Californie. Car, quoi que j’en dise, je l’ai aussi fait parce que cela me renvoyait l’image d’un père formidable. Le devoir n’avait rien à voir là-dedans.

Père ou punching-ball?

Le fait que mon fils possède un tempérament radicalement différent du mien est à la fois une difficulté et une bénédiction pour nous deux. Cette différence m’a obligé, dès le début, à prendre du recul et à renoncer à l’idée qu’il n’était qu’une photocopie de moi-même. Mon tempérament envahissant l’aurait probablement absorbé si nous nous étions ressemblés. Mais cette différence est aussi source de nombreux agacements. Il ne supporte pas que je chante en voiture, tandis que je trouve insensé de devoir l’attendre partout où nous allons.

Il y a aussi les réseaux sociaux et le smartphone. Son usage me paraît souvent excessif, voire dangereux. Mais comme les autres parents de ma génération, j’ai grandi sans rien de tout cela. Nous devons, je crois, faire confiance à cette nouvelle génération pour apprivoiser cette technologie venue d’un autre monde.

Je resterai sans doute toujours indécis quant à l’importance d’être père. Il m’arrive de penser que c’est le rôle le plus important de ma vie. Mais peut-être que mon rôle le plus important est précisément celui qui me pousse à écrire ce texte. Devenir père relève en partie du hasard, en partie d’un choix, mais cela ne résume pas toute mon existence.

À vrai dire, même si je le resterai toute ma vie, je n’ai vraiment été père que pendant une dizaine d’années. Aujourd’hui, je suis davantage un soutien financier, une épaule sur laquelle pleurer et, parfois, un punching-ball. Comme le disait Marie Bonaparte, élève de Freud, à des parents qui étaient venus lui demander comment élever l'enfant parfait: «Faites de votre mieux, vous ferez mal.»

David Laufer

David Laufer Ecrivain

David Laufer, né en Suisse en 1971, est écrivain, basé à Belgrade. Après une Maturité fédérale à Saint-Maurice, il obtient une Maîtrise d'histoire médiévale à la Sorbonne. Il a collaboré avec plusieurs publications suisses, françaises et américaines et publié deux romans ainsi que plusieurs essais historiques et politiques.

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