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Christian Rioux, «Le Devoir» et la ligne invisible

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La décision de mettre fin à la collaboration de Christian Rioux comme correspondant à Paris soulève une vive inquiétude légitime quant à l’état réel du pluralisme au sein du journal Le Devoir.

Au-delà d’un choix administratif ou éditorial, ce geste a une portée symbolique importante, puisqu’il redéfinit, de facto, les contours de ce qui est désormais acceptable dans un quotidien qui a longtemps incarné un espace de débat intellectuel exigeant.

Christian Rioux n’a jamais été une voix marginale. Pendant près de 30 ans, il a contribué à l’identité du journal Le Devoir par la rigueur de son écriture, la profondeur de sa culture et la constance de ses analyses. On peut — et plusieurs d’entre nous l’ont été — être en désaccord avec certaines de ses positions. Il est fréquemment décrit comme situé à droite de l’échiquier idéologique, tout en étant qualifié par d’autres comme un « homme de gauche conservateur ». Mais la diversité des opinions ne relève pas de l’adhésion aux idées exprimées : elle tient à l’existence d’un espace médiatique capable de leur faire place, même lorsqu’elles heurtent les sensibilités dominantes.

Le pluralisme ne consiste pas à juxtaposer des signatures, mais à maintenir un espace où les idées peuvent s’affronter sans que s’installe un climat d’autocensure. Or, lorsqu’un chroniqueur en vient à peser chaque mot par crainte de franchir des lignes implicites, la question n’est plus déontologique : elle devient structurelle.

Notre inquiétude ne surgit pas dans le vide. Elle s’inscrit dans une série de ruptures qui, mises bout à bout, interrogent l’évolution réelle de l’espace intellectuel au sein du journal Le Devoir. La fin abrupte de la collaboration de Normand Baillargeon, figure reconnue de la réflexion critique et de l’éducation citoyenne, avait déjà soulevé des interrogations similaires quant aux limites désormais tolérées du débat. Sans assimiler les situations, leur enchaînement alimente néanmoins la perception d’un resserrement progressif du spectre des voix jugées acceptables.

Ce qui préoccupe aujourd’hui n’est donc pas seulement le départ de Christian Rioux, mais ce qu’il révèle. En l’absence d’un manquement professionnel clairement établi, cette décision alimente le sentiment que l’inconfort intellectuel est désormais perçu comme un risque à éliminer plutôt qu’un moteur du débat public. Pour un journal fondé précisément pour parler au pouvoir et interroger les conformismes, et qui a pour devise « Libre de penser », ce glissement appelle une réflexion sérieuse.

Le Devoir a bâti sa crédibilité sur sa capacité à tenir ensemble exigence intellectuelle, liberté de ton et diversité réelle des points de vue. Toute décision qui affaiblit cet équilibre appelle une discussion ouverte avec ses lecteurs et lectrices.

Nous souhaitons que Le Devoir prenne la pleine mesure de ce malaise et réaffirme, clairement et concrètement, son attachement à un pluralisme sans lignes invisibles. Dans cet esprit, nous demandons la réintégration de Christian Rioux dans ses fonctions.

Un journal peut traverser des débats. Il se fragilise lorsqu’il laisse planer le doute sur sa capacité à les accueillir.

« Fais ce que dois », devise originelle du journal Le Devoir, est une exigence morale qui suppose le courage d’assumer le débat, même lorsqu’il dérange.

C’est à cette hauteur que les lecteurs et lectrices attendent Le Devoir.

* La liste complète des signataires peut être consultée ici.

Fin de la collaboration de Christian Rioux – Mise au point de la direction

Le Devoir a mis fin à la collaboration de Christian Rioux pour des raisons confidentielles. La direction réfute catégoriquement les allégations de censure qui ont été portées sur la place publique, sans vérifications, et qui portent préjudice au professionnalisme des artisans du Devoir.

Jusqu’à présent, Le Devoir a choisi de ne pas commenter publiquement cette décision de ressources humaines, par respect pour une relation professionnelle de plus de 30 ans, et dans l’espoir de favoriser une séparation empreinte de retenue. Toutefois, la multiplication des prises de paroles publiques à ce sujet, au détriment de la rigueur factuelle, rend nécessaire une clarification.

Contrairement à ce qui est avancé par les signataires de la lettre ouverte, la décision prise ne procède d’aucune volonté de restreindre la liberté d’expression, pas plus qu’elle ne témoigne de l’existence de prétendues « lignes invisibles » à ne pas franchir.

Le fait que M. Rioux ait pu publier librement dans Le Devoir pendant plus de trois décennies, à titre de collaborateur invité, témoigne d’ailleurs de l’ouverture constante du média à la diversité des points de vue.

La fin de cette collaboration n’est aucunement liée aux opinions exprimées par M. Rioux. Elle s’inscrit plutôt dans un contexte où les conditions nécessaires à des échanges professionnels respectueux et à un fonctionnement harmonieux de la rédaction ne pouvaient plus être pleinement réunies.

Comme toute organisation responsable, Le Devoir a l’obligation d’assurer un climat de travail sain, fondé sur le respect mutuel et la confiance, tant dans les relations avec la direction que dans les interactions entre collaborateurs et employés.

La direction réitère l’importance qu’elle accorde à la diversité des points de vue, à la liberté d’expression, mais aussi à la rigueur journalistique et à un environnement de travail sain et respectueux pour l’ensemble du personnel du Devoir, syndiqués et cadres compris.

Enfin, nous tenons à rassurer les lecteurs et les lectrices du Devoir attachés à notre tradition de pluralisme. Nous continuerons d’entretenir un débat d’idées vigoureux et exigeant. Nous refléterons la diversité des opinions au Québec, autant sur un axe « gauche-droite » que sur un axe « souverainisme-fédéralisme ».

Le pluralisme des idées ne peut par ailleurs être assimilé à un droit individuel à une tribune permanente au sein d’un même média. Le Devoir continuera d’assumer pleinement ses responsabilités éditoriales, dans le respect de ses valeurs, de son intégrité et de sa mission.

Nous n’émettrons aucun autre commentaire sur la fin définitive de cette collaboration avec Christian Rioux, à qui nous souhaitons le meilleur des succès à l’avenir.

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