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Cette scène que vous croyez revoir exactement, votre cerveau ne la retrouve pas : il se souvient seulement de la dernière fois que vous y avez pensé

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Ce souvenir de vacances que vous « revoyez » si nettement dans votre tête ? Il ne s’agit pas d’un film original, mais d’une copie de la dernière copie que vous avez visionnée. Chaque fois que vous rappelez un événement à votre mémoire, votre cerveau ne rouvre pas un dossier intact rangé quelque part dans un coin du cortex. Il reconstruit la scène à partir de la version qu’il avait en tête la fois précédente, et il y ajoute, sans que vous vous en rendiez compte, une touche d’aujourd’hui.

Ce mécanisme porte un nom en neurosciences : la reconsolidation. Pendant des décennies, les chercheurs pensaient que la mémoire fonctionnait en deux temps bien distincts, un encodage suivi d’un stockage définitif. L’idée traditionnelle de la consolidation postulait que la mémoire est stockée une seule fois, et qu’à chaque rappel on retrouve exactement le même souvenir. Cette vision confortable a volé en éclats au début des années 2000.

À retenir

  • Votre dernier souvenir n’est pas l’original, mais une copie modifiée de la copie précédente
  • Les témoins oculaires se trompent sans mentir : 70% des condamnations injustes impliquent une mauvaise identification
  • Cette malléabilité du souvenir devient une arme thérapeutique contre les traumatismes psychologiques

Sommaire

  1. L’expérience qui a tout changé
  2. Pourquoi les témoins oculaires se trompent sans mentir
  3. Quand la malléabilité devient un outil thérapeutique
  4. Vivre avec une mémoire qui triche en permanence

L’expérience qui a tout changé

C’est le neuroscientifique Karim Nader, alors à l’Université de New York et aujourd’hui à McGill, qui a porté le coup fatal à cette théorie. Son étude sur des rats, menée avec Glenn Schafe et Joseph LeDoux en 2000, a appris aux animaux une mémoire de peur en associant un son à un léger choc électrique désagréable. Puis vient la partie vraiment troublante du protocole. Les chercheurs ont découvert qu’ils pouvaient modifier un souvenir déjà consolidé s’ils intervenaient au bon moment, avec les bons outils.

Concrètement, réactiver un souvenir suffit à le rendre à nouveau fragile, comme s’il redevenait liquide avant de se figer une seconde fois. Nader résume l’ancienne théorie ainsi : une fois qu’un souvenir est câblé dans le cerveau, il reste tel quel. Sa découverte montre l’inverse, une fois qu’on se souvient de quelque chose, ça ne reste pas câblé, ça se décâble et doit être restauré, reconsolidé. Trois mots suffisent à résumer l’implication pratique. Se souvenir, c’est réécrire.

Le chercheur canadien va plus loin dans une interview accordée à CBC News, où il compare littéralement chaque rappel à une porte ouverte sur l’édition du texte. Chaque fois qu’on se souvient de quelque chose, c’est une occasion de changer son contenu, c’est simplement ainsi que fonctionne le cerveau. Pas besoin de trauma, de manipulation ou de mensonge délibéré. La simple activité neuronale du rappel enclenche le processus.

Pourquoi les témoins oculaires se trompent sans mentir

Cette découverte a des conséquences très concrètes, notamment dans les tribunaux. Les témoignages oculaires, longtemps considérés comme la reine des preuves, s’avèrent en réalité parmi les plus fragiles qui soient. Chaque audition, chaque récit fait à un proche, chaque reconstitution mentale de la scène du crime altère légèrement ce que le témoin croit avoir vu.

Des études publiées dans la revue Law and Human Behavior montrent que les témoins oculaires de crimes comptent parmi les sources de preuve les moins fiables, non pas parce qu’ils mentent, mais parce que chaque récit de leur souvenir le modifie légèrement. Le chiffre donne le vertige. Le Innocence Project américain, qui utilise l’ADN pour réexaminer des condamnations, a établi que des identifications erronées par des témoins oculaires étaient impliquées dans plus de 70 % des condamnations injustes qu’il a fait annuler. Sept dossiers sur dix. Pas des menteurs, des cerveaux qui ont simplement fait leur travail habituel de reconstruction.

Le plus déstabilisant, c’est que la sensation de certitude ne garantit rien du tout. Ce que la reconsolidation révèle, au fond, c’est que la certitude subjective d’un souvenir ne dit rien de sa fidélité à l’événement original, le sentiment de se souvenir clairement étant généré par le même cerveau qui a justement modifié le souvenir en question. plus vous êtes sûr de vous, plus vous avez probablement rappelé ce souvenir de nombreuses fois, et plus il a eu d’occasions de dériver.

Quand la malléabilité devient un outil thérapeutique

Ce défaut apparent de la mémoire s’est transformé en piste de traitement pour les psychotraumatismes. Au Québec, le chercheur Alain Brunet, de l’Institut Douglas et de l’Université McGill, a mis au point une thérapie qui exploite directement cette fenêtre de fragilité. Les dernières découvertes sur le cerveau et le fonctionnement de la mémoire ont démontré qu’au moment où l’on revit un souvenir, il est possible de le modifier, ce qu’a redécouvert Karim Nader en 2000.

La méthode associe un vieux médicament bêtabloquant à quelques séances de parole. La thérapie associe la prise d’un bêtabloquant, le propranolol, connu depuis 40 ans pour traiter certains problèmes cardiaques, à une psychothérapie brève de six entrevues, visant à diminuer les émotions excessives liées au rappel d’un trauma. Le patient raconte son souvenir traumatique à voix haute pendant que la molécule bloque les hormones de stress censées re-graver l’émotion. Le résultat est un souvenir dégradé, toujours accessible à la mémoire comme un banal mauvais souvenir, le propranolol interférant avec le processus chimique qui bloque les hormones de stress qui fixent habituellement le souvenir en mémoire à long terme. On ne gomme rien, on désamorce.

Des essais en laboratoire montrent des résultats qui tiennent dans la durée, pas seulement le temps d’une séance. Le traitement avec le propranolol est en mesure de diminuer la réponse psychophysiologique des participants à l’écoute du compte rendu de leur trauma, une semaine et quatre mois suivant la fin du traitement. Un souvenir douloureux qui perd son venin sans disparaître, voilà ce que promet cette approche née directement des travaux de Nader.

Vivre avec une mémoire qui triche en permanence

Faut-il pour autant paniquer à chaque évocation d’un souvenir d’enfance ? Pas vraiment. Certains chercheurs voient dans cette instabilité un avantage plutôt qu’un bug. Un souvenir amoureux qui se recolore avec le recul, une expérience difficile qui s’atténue une fois qu’on sait qu’elle a bien fini, ce sont peut-être les mécanismes mêmes qui nous permettent de tirer des leçons du passé sans y rester englués.

La mémoire humaine n’a jamais été un disque dur figé, c’est un document qu’on rouvre et qu’on retouche à chaque lecture, parfois sans même appuyer sur « enregistrer » consciemment. La prochaine fois que vous jurerez vous souvenir d’un détail avec une précision absolue, une couleur de mur, une phrase exacte prononcée il y a dix ans, posez-vous une question simple : est-ce vraiment l’original que vous revoyez, ou la version que vous avez déjà retouchée la dernière fois que vous y avez pensé ?

Sources : psyemdrrivesudmontreal.com | studocu.com

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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