Nous vivons une époque de grande polarisation, d’expériences collectives qui isolent plus qu’elles ne rassemblent. Le climat, la Palestine, la montée des extrêmes en Europe sont autant de sujets dont il est de plus en plus difficile de discuter sereinement, quand on ose encore le faire: des positions personnelles divergentes peuvent semer la dissension au sein de familles et de groupes d’amis.
La Suisse, elle, s’est récemment déchirée autour d’une limitation de sa population à 10 millions d’habitants, du financement de la SSR, de la 13e rente AVS… Il ne faudra pas compter, ces prochaines années, sur les débats relatifs au retour du nucléaire, aux exportations de matériel de guerre voire, pour parler de sport, à l’accueil des Jeux olympiques et paralympiques d’hiver en 2038 pour apaiser les antagonismes.
Non, la tendance n’est pas à la réconciliation des systèmes de valeurs en concurrence. On continuera de s’écharper entre villes et campagnes, entre progressistes et conservateurs, parfois entre Romands et Alémaniques, dans un pays où la culture du consensus est mise à mal par les injonctions à choisir son camp, puis à le défendre farouchement. Mais on le fera après la Coupe du monde de football.
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En attendant, la Nati nous rassemble. Les responsables du football suisse le répètent en permanence, souvent dans l’indifférence générale, mais lorsqu’un grand tournoi survient, et que ce grand tournoi se passe bien, le mantra devient une vérité. Il faut voir les fan-zones du pays faire le plein tard le soir ou tôt le matin pour en prendre pleinement conscience. On en vient à se réjouir que le quart de finale historique contre l’Argentine de Lionel Messi, championne du monde en titre, se déroule au milieu de la nuit: le moment sera forcément spécial, gravé à jamais dans les mémoires.
Cette épopée ne résoudra aucun des grands problèmes contemporains. Elle ne purifiera même pas le football de ses dérives affairistes, et quand la Nati sera éliminée, ou championne du monde, on reviendra bien vite à la routine et à nos différends. Mais entre-temps, on aura vibré, transpiré, crié, pleuré et chanté ensemble. On aura bâillé à cause de journées trop longues après des nuits trop courtes. On aura eu le sentiment, fugace, de faire nation au-delà des différences d’âge, d’origine sociale ou migratoire, autour d’une équipe qui incarne merveilleusement un pays multiculturel, multilingue, ambitieux et solidaire, quand il oublie tous ses clivages.
Enfin, il en reste un, quand même, entre ceux qui klaxonnent au milieu de la nuit et ceux qui veulent dormir. Ceux-là, c’est peine perdue, la Nati ne les rassemblera pas.
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