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Marqueur d'identité, fonction symbolique, lien social... les ornements ont, c'est certain, joué un rôle important dans l'histoire des premières sociétés humaines. Les plus anciennes perles retrouvées datent ainsi de plus de 80 000 ans et témoignent déjà de sociétés structurées, dotées d'une pensée symbolique élaborée.
Ces petits objets sont ainsi parmi les premiers signes visibles de l'émergence d'une pensée abstraite et sociale. Ils étaient la plupart du temps confectionnés dans des coquillages, de l'os, des dents, de la corne ou de l'ivoire, puis plus tard dans divers types de pierres et minéraux. Quel que soit le matériau utilisé, ces perles étaient le plus souvent façonnées par perçage, taille ou polissage.
Le façonnage de perles dans de l'argile a par contre longtemps été attribué à des cultures plus tardives, au Néolithique, avec la sédentarisation des groupes humains et le développement de l’agriculture il y a environ 11 500 ans. Les premières perles façonnées en argile séchée, mais non cuite, ont ainsi été retrouvées dans la région du Levant. Ces ornements deviendront par la suite bien plus fréquents, notamment avec l'invention de la poterie.
Perles façonnées dans du bois de rennes. © RMN, dist. RMN-GP, cliché P. Jugie
Des bijoux en argile, révélateurs d’une révolution sociale
L'apparition des premières perles en argile ne serait toutefois pas un événement anodin et pourrait même représenter un tournant culturel majeur dans l'évolution des sociétés humaines. L'introduction d'ornements faciles et rapides à fabriquer - contrairement aux perles en matériaux durs nécessitant des outils et un savoir-faire parfois complexe - pourrait en effet révéler une diversification des pratiques sociales et une stratification culturelle.
L'argile aurait ainsi été réservée à des usages du quotidien ou d'apprentissage, tandis que les autres matières auraient conservé une dimension plus prestigieuse, liée aux échanges ou à l'affirmation d'un statut social. Dater l'apparition des perles en argile apparaît donc important dans ce contexte, car elle serait révélatrice d'une évolution notable des sociétés humaines.
On comprend donc l'intérêt porté à cette découverte réalisée en Israël. Cent-quarante-deux perles et pendentifs ont en effet été retrouvés sur quatre sites archéologiques associés à la culture natoufienne. Les Natoufiens représentent les tout premiers groupes à se sédentariser, notamment en construisant des habitats semi-enterrés tout en restant chasseurs-cueilleurs, il y a environ 15 000 ans. Ils représentent ainsi une culture charnière entre les groupes nomades et les toutes premières sociétés agricoles.
Jusqu'à présent, l'argile, durant cette période, était perçue comme n'ayant pas joué de véritable rôle ornemental. Cette découverte change donc notre vision sur ces sociétés.
Ces bijoux ont en effet été façonnés de manière précise sous la forme de petits cylindres, disques et ellipses, représentant la plupart du temps des formes de plantes de la région, révélant l'importance du monde végétal comme source d'inspiration symbolique.
Perles en argile façonnées suivant des techniques du Néolithique. © Laurent Davin
Un savoir-faire bien établi et partagé
Mais l'analyse va dévoiler quelque chose de plus inattendu : ces perles n'étaient en rien des expérimentations, elles révèlent un savoir-faire solide et une tradition déjà bien ancrée. La surface des perles a d'ailleurs conservé de nombreuses empreintes digitales, qui ont permis aux chercheurs d'identifier que les confectionneurs de ces bijoux n'étaient pas seulement des adultes, mais aussi des adolescents et des enfants.
Ces résultats, publiés dans la revue Science Advances, montrent que le façonnage des perles était une activité quotidienne et partagée, jouant un rôle dans l'apprentissage et la transmission de valeurs sociales entre générations.
Perle en argile portant des traces d'empreintes digitales, qui révèlent qu'elle a été façonnée par un enfant de 10 ans environ il y a 12 000 ans. © Laurent Davin
Pour les chercheurs, cette découverte montre que la « révolution symbolique » associée à l'utilisation de l'argile se serait produite bien plus tôt qu'on ne le pensait, bien avant l'émergence de l'agriculture et de la poterie, au sein des toutes premières communautés de chasseurs-cueilleurs sédentaires.


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