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Le développement fulgurant de l’intelligence artificielle transforme les centres de données en infrastructures stratégiques. Derrière les logiciels capables de générer des textes, des images ou d’analyser des masses d’informations se trouvent des bâtiments remplis de serveurs, exigeant des investissements considérables, des réseaux de télécommunication performants et, surtout, d’immenses quantités d’électricité.
Pour le Canada, cette nouvelle réalité représente à la fois une occasion économique majeure et un test de sa capacité à développer ses infrastructures énergétiques.
Dans une chronique publiée le 17 juillet par The Hub, Sean Speer soutient que le Canada devrait chercher à devenir la « capitale mondiale des centres de données ». Plutôt que de tenter de reproduire artificiellement la Silicon Valley à coups de subventions, estime-t-il, le pays devrait exploiter ses véritables avantages comparatifs : son territoire immense, son climat froid, sa stabilité politique et, en principe, son abondance énergétique.
Son argument intervient alors que les réactions à l’expansion des centres de données commencent à diverger fortement de part et d’autre de la frontière.
Un investissement de 13 milliards en Alberta
Au début du mois de juillet, Meta a annoncé la construction de son premier centre de données canadien dans le comté de Sturgeon, au nord d’Edmonton. L’entreprise prévoit investir plus de 13 milliards de dollars dans ce complexe optimisé pour l’intelligence artificielle.
Selon Meta, le projet atteindra initialement une puissance d’un gigawatt, soutiendra plus de 3000 travailleurs au sommet de sa construction et créera plus de 300 emplois permanents. Environ 60 millions de dollars supplémentaires doivent être consacrés aux routes, aux infrastructures hydriques et à différents projets communautaires.
Reuters précise que l’installation pourrait éventuellement atteindre 1,8 gigawatt. À sa puissance initiale, elle consommerait autant d’électricité qu’environ 800 000 résidences. Meta doit toutefois financer les nouvelles installations de production et les infrastructures électriques nécessaires, plutôt que de simplement puiser cette énergie dans le réseau existant. Une centrale au gaz naturel doit notamment être développée avec la participation de Pembina Pipeline, tandis que Capital Power assurera une partie de l’approvisionnement intérimaire.
L’annonce illustre parfaitement les deux dimensions du débat. Le centre de données constitue l’un des investissements privés les plus importants de l’histoire canadienne, mais il exige à lui seul une puissance comparable à celle de plusieurs grandes centrales électriques.
On ne peut donc pas sérieusement vouloir attirer les investissements liés à l’intelligence artificielle sans accepter de développer simultanément de nouvelles capacités énergétiques.
Pendant que l’Alberta construit, New York impose un moratoire
Quelques jours après l’annonce albertaine, l’État de New York a choisi la direction opposée.
La gouverneure Kathy Hochul a imposé un moratoire d’un an sur l’autorisation de nouveaux centres de données de très grande taille, soit ceux nécessitant au moins 50 mégawatts. L’État souhaite évaluer leurs conséquences sur les tarifs d’électricité, l’approvisionnement en eau, le bruit et les objectifs climatiques.
Selon l’Associated Press, New York devient ainsi le premier État américain à suspendre à cette échelle le développement des grands centres de données. Les installations existantes ne sont pas touchées, mais les nouvelles demandes de permis sont interrompues pendant l’élaboration de règles plus contraignantes.
Pour Sean Speer, cette résistance américaine pourrait devenir une occasion exceptionnelle pour le Canada. Si les entreprises technologiques éprouvent de plus en plus de difficultés à construire aux États-Unis, elles chercheront des territoires capables d’offrir rapidement de l’espace, de l’électricité et une stabilité réglementaire.
« La perte de l’Amérique pourrait devenir le gain du Canada », résume-t-il.
Encore faut-il que le Canada ne reproduise pas les mêmes interdictions.
Une opposition qui traverse déjà la frontière
Les inquiétudes entourant les centres de données ne sont pas entièrement injustifiées. Ces installations peuvent nécessiter des quantités considérables d’électricité et d’eau. Lorsqu’elles sont raccordées à un réseau déjà sous pression, les citoyens peuvent légitimement craindre de devoir financer de nouvelles lignes de transport ou de subir indirectement des hausses tarifaires.
À Mississauga, un projet de centre de données de plus de 200 000 pieds carrés soulève déjà une opposition locale importante. Le conseiller municipal Alvin Tedjo réclame une pause dans le développement des grandes installations et soutient que les infrastructures municipales et énergétiques ne devraient pas être mobilisées au bénéfice d’entreprises américaines sans retombées suffisantes pour la population locale.
Sean Speer souligne également que le nouveau chef fédéral du NPD, Avi Lewis, a défendu un moratoire national sur la construction de centres de données. Selon lui, les arguments employés aux États-Unis — consommation énergétique, utilisation de l’eau, nuisances locales et avantages accordés aux multinationales — traversent maintenant la frontière.
La réponse ne devrait toutefois pas être l’interdiction générale. Elle devrait plutôt passer par une tarification rigoureuse, des exigences précises et une planification énergétique réaliste.
Les promoteurs peuvent être tenus de financer les infrastructures directement nécessaires à leurs activités. Les contrats peuvent garantir que les contribuables et les autres consommateurs d’électricité n’auront pas à absorber leurs coûts. Les projets peuvent également être orientés vers des régions où l’espace, les ressources et les capacités de production sont disponibles.
Un moratoire ne fait pas disparaître la demande mondiale. Il déplace simplement l’investissement vers un autre territoire.
L’électricité devient la véritable matière première de l’intelligence artificielle
Le débat sur les centres de données révèle surtout une vérité que plusieurs gouvernements ont tardé à reconnaître : l’économie numérique n’est pas immatérielle.
L’intelligence artificielle repose sur du béton, de l’acier, des semi-conducteurs, des lignes à haute tension, des systèmes de refroidissement et des centrales électriques. La puissance informatique ne peut augmenter que si la puissance énergétique augmente avec elle.
Le Canada dispose théoriquement de plusieurs avantages. Le Québec, le Manitoba, la Colombie-Britannique et Terre-Neuve-et-Labrador possèdent d’importantes ressources hydroélectriques. L’Ontario dispose d’un parc nucléaire considérable et travaille à son expansion. L’Alberta et la Saskatchewan possèdent du gaz naturel abondant et pourraient également développer davantage le nucléaire. Les capacités éoliennes peuvent compléter ces sources, à condition de disposer d’une production pilotable lorsque le vent ne souffle pas.
Mais l’image d’un Canada débordant d’électricité disponible appartient de moins en moins à la réalité.
Au Québec, Hydro-Québec prévoit déjà une forte croissance de la demande attribuable à l’électrification des transports, au chauffage des bâtiments et aux nouveaux projets industriels. La société d’État doit investir massivement dans la production, le transport et la distribution. Elle ne peut donc accueillir sans limites des centres de données géants en leur promettant simplement l’électricité patrimoniale à bas prix.
Cela ne signifie pas que le Québec devrait leur fermer la porte. Cela signifie qu’il doit sélectionner les projets selon leurs retombées et, surtout, produire davantage.
Les installations les plus intéressantes seraient celles qui financent une partie de leur propre approvisionnement, acceptent des tarifs reflétant les coûts réels, créent des partenariats avec les entreprises québécoises et permettent de récupérer leur chaleur résiduelle. À proximité de réseaux thermiques, cette chaleur pourrait notamment servir au chauffage de bâtiments, de serres ou de certaines installations industrielles.
Le pire scénario serait de consacrer une grande partie de l’électricité existante à des serveurs tout en refusant simultanément de construire de nouveaux barrages, des éoliennes, des centrales nucléaires ou toute autre production fiable. Une stratégie d’accueil des centres de données doit nécessairement être accompagnée d’une stratégie de puissance énergétique.
Une forme de souveraineté par l’interdépendance
Speer ajoute à son raisonnement une dimension géopolitique. À mesure que la puissance informatique devient essentielle à l’économie, à la recherche scientifique et à la défense, les pays qui hébergent les infrastructures numériques acquièrent une importance stratégique.
Le Canada s’inquiète régulièrement de sa dépendance envers les technologies américaines, de l’emplacement de ses données et de la possibilité que Washington limite un jour l’accès à certains services ou composants. Accueillir une part importante de la capacité informatique nord-américaine pourrait, selon Speer, fournir une forme d’assurance.
Le raisonnement mérite néanmoins d’être nuancé. Un centre de données situé au Canada, mais entièrement contrôlé par une entreprise étrangère, ne devient pas automatiquement une infrastructure souveraine canadienne. La propriété des serveurs, les logiciels employés, les contrats d’accès et la juridiction applicable aux données demeurent essentiels.
L’accueil de ces installations peut néanmoins renforcer la position du pays. Une entreprise américaine qui dépend de centrales, de réseaux et de travailleurs canadiens devient également dépendante du maintien de relations économiques stables avec le Canada. La souveraineté ne réside donc pas nécessairement dans la création subventionnée d’un champion national, mais peut découler du fait de devenir indispensable à une chaîne de valeur continentale.
C’est le cœur de la proposition de Speer : plutôt que de dépenser des milliards pour tenter de reproduire tous les éléments de l’écosystème technologique américain, le Canada devrait miser sur ce qu’il peut offrir à une échelle difficilement égalable — le territoire, la stabilité et l’énergie.
Ne pas subventionner aveuglément, mais construire
Cette ambition ne devrait pas devenir un prétexte pour offrir de l’électricité artificiellement bon marché à certaines des entreprises les plus riches de la planète. Le nombre d’emplois permanents créés par un centre de données demeure généralement limité par rapport à l’ampleur de l’investissement et de la consommation énergétique.
Chaque projet doit donc être évalué selon sa contribution fiscale, ses achats locaux, les infrastructures qu’il finance, les partenariats qu’il établit et les technologies qui pourront être développées autour de lui. Les gouvernements doivent également éviter les contrats opaques qui feraient supporter les risques au public tout en réservant les profits aux promoteurs.
Mais ces précautions sont compatibles avec une politique d’accueil ambitieuse. Elles permettent même de la rendre plus durable politiquement.
Le Canada n’a probablement pas les moyens de battre les États-Unis dans une course générale aux subventions technologiques. Il possède toutefois les ressources nécessaires pour devenir l’un des principaux fournisseurs mondiaux de puissance informatique. L’investissement de Meta en Alberta montre que cet avantage n’est pas théorique.
Le choix qui s’annonce dépasse donc la seule question des centres de données. Il concerne le type d’économie que le pays souhaite bâtir.
S’il accepte de développer rapidement ses capacités hydroélectriques, nucléaires, gazières et renouvelables, le Canada pourrait transformer la croissance de l’intelligence artificielle en investissements, en infrastructures et en influence stratégique. S’il maintient plutôt l’illusion qu’il pourra électrifier les transports, décarboner les bâtiments, alimenter de nouvelles usines et accueillir les infrastructures numériques sans produire beaucoup plus d’énergie, les projets iront simplement ailleurs.
New York a choisi de suspendre cette industrie. Le Canada devrait saisir l’ouverture — mais comprendre que, dans la nouvelle économie numérique, l’avantage décisif ne sera pas seulement l’intelligence artificielle. Ce sera la capacité de l’alimenter.


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