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«Cauchemar conseil»: déjouer ses rêves

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Montréal, par une soirée d’été. Lucie, une thésarde en proie à l’insomnie, gare son scooter au bord de la rue Notre-Dame, qui longe le port, puis entre dans un bosquet. Dans cette séquence inaugurale de Cauchemar conseil, deuxième long métrage de Renaud Després-Larose et Ana Tapia Rousiouk, l’allée d’arbres près de la route devient le portail d’une forêt enchantée. Lucie, l’air égaré, y rencontre Igor, sorte de chaman-clochard qui l’aide à dormir, et même à rêver. À cet instant précis, nous entrons dans un récit qui tâtonne entre songe et réalité, suivant la quête romanesque d’une doctorante prise entre ses obligations quotidiennes et un brûlant désir de « jouer ».

Cette comédie onirique et surréaliste, présentée lundi en ouverture de la Semaine de la critique de Montréal, est à l’image du précédent film du duo, Le rêve et la radio (2022) : réalisée avec peu de moyens, mais faisant preuve d’une inventivité rare. En entrevue, Renaud Després-Larose qualifie leur démarche de « cinéma artisanal territorialisé ». C’est-à-dire que la minceur du budget — quelques dizaines de milliers de dollars provenant des conseils des arts du Québec et du Canada, obtenus après plusieurs refus — les pousse à se tourner vers leur communauté, à y projeter « des espaces d’envoûtement ». On les retrouve en l’occurrence autour d’Hochelaga, quartier qu’ils habitent.

Jusqu’ici, cette détermination semble leur réussir. Tant Le rêve et la radio que Cauchemar conseil ont été sélectionnés au prestigieux Festival international du film de Rotterdam, le premier ayant aussi été présenté à la Semaine de la critique de Berlin et plébiscité par la critique québécoise. Faute de soutien institutionnel lui garantissant une diffusion à grande échelle, il a toutefois été ignoré par les grands médias. Cela dit, cette nouvelle œuvre du duo, non moins exploratoire, poético-fantastique, risque d’être jugée plus accessible, grâce à sa légèreté ludique, qui se déploie sans renoncer à porter un regard critique.

« Le cinéma, en tant qu’art politique, c’est autant la manière de le faire que ce que l’on voit à l’écran, explique Renaud Després-Larose. Nous croyons à cette idée mystique selon laquelle tourner renvoie à recréer une microsociété expérimentale. La politique de notre geste doit suinter dans l’œuvre. » On retrouve au générique les noms de Sylvain L’Espérance, Matthew Wolkow et Olivier Godin, réalisateurs dont les formes singulières témoignent d’un même rapport iconoclaste et débrouillard à la création. Et dans le film, Lucie rencontre Béatrice, une vagabonde errant dans les bois qui lui fait prendre conscience de l’emprise délétère des institutions sur sa vie.

Jeux et (sur)réalités

Les cinéastes expliquent avoir été inspirés par Jeu et réalité (1971), du psychanalyste britannique Donald Winnicott. « L’auteur s’intéresse à la psychologie du développement à travers le prisme du jeu, en tant qu’espace intermédiaire où se construit l’enfant, entre monde intérieur et monde extérieur », souligne Renaud Després-Larose. Pour sa recherche doctorale, leur protagoniste se penche plutôt sur les manières dont le jeu peut s’exprimer dans la culture. « Mais elle l’aborde sous une forme d’autocritique qui ne plaît pas à son directeur de thèse, car l’école, avec toutes ses règles, lui a désappris à jouer », précise Ana Tapia Rousiouk.

« J’ai toujours entretenu un rapport conflictuel avec le milieu universitaire, ajoute Renaud Després-Larose. J’ai moi-même été étudiant libre quelques années, et Marie Eve Loyez, dans le rôle de Lucie, finissait une thèse et rencontrait toutes sortes d’obstacles quand nous l’avons rencontrée en travaillant sur Le rêve et la radio. Elle n’est pas actrice, mais nous avions depuis longtemps l’intention de réaliser un film dans le style d’Éric Rohmer, en misant sur de longues scènes de dialogues, de plus en plus improvisées au fil du tournage, l’été, en lumière naturelle. »

Ana Tapia Rousiouk ajoute qu’ils souhaitaient explorer « l’élaboration de la pensée par le discours ». Un texte posthume de Heinrich von Kleist sur le sujet est d’ailleurs cité dans le film. « Les personnages sont très proches de nous, de notre entourage, dit-elle. On est à la lisière du documentaire. Parfois, la réalité — ce dont ils parlent, ce qu’ils deviennent — se révèle en mouvement, à travers leurs actes. » Autre signe de la façon dont Cauchemar conseil déplie et investit tous les sens du mot jouer. Une œuvre invitant à redonner aux marges la liberté de créer, mais surtout à rire (beaucoup), à s’emparer du cinéma pour faire communauté.

Cauchemar conseil est présenté en première mondiale à la Semaine de la critique de Montréal le lundi 12 janvier, et sortira en salle au Québec ultérieurement, après une tournée de festivals.

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