NE LAISSER PAS LE 5G DETRUIRE VOTRE ADN Protéger toute votre famille avec les appareils Quantiques Orgo-Life® Publicité par Adpathway
La piste qui mène à l’enclos, à 15 km au sud de la communauté autochtone de Lac Simon, près de Val-d’Or, en Abitibi, traverse le territoire où vivait autrefois la harde de caribous forestiers. Au volant de sa camionnette, Adrienne Jérôme peine à contenir sa colère. « Il faut les sauver », clame cette ancienne cheffe du Conseil de la Nation Anishnabe de Lac Simon. « Ils sont sur le respirateur artificiel! »
De part et d’autre de la route de terre, le paysage porte les traces de l’exploitation forestière. Les vastes étendues de vieilles épinettes noires et de sapins baumiers, si essentielles à la survie du caribou forestier, ont été abattues par les entreprises forestières pour être transformées en bois d’œuvre ou en pâte à papier. À leur place, des feuillus ont repoussé.
Le caribou forestier, espèce emblématique de nos forêts boréales, a pourtant besoin d’un domaine vital très vaste variant de quelques centaines à plusieurs milliers de kilomètres carrés. Selon les données officielles, la densité moyenne est de 1,5 individu pour 100 km2, soit 10 000 hectares. Or, depuis 2020, les caribous qui restent de la harde de Val-d’Or sont enfermés dans un enclos de seulement 14 hectares.

Une vue aérienne de l'enclos où se trouvent les caribous de Val-d'Or. (Photo d'archives)
Photo : Ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs
L’endroit abrite aujourd’hui huit caribous forestiers depuis qu'un mâle provenant de la harde de Charlevoix est venu grossir les rangs du petit troupeau de Val-d’Or à la fin septembre, dans l’espoir de favoriser la reproduction et de contribuer à sa survie.
Le souvenir des magnifiques caribous
Tout en se rapprochant de l'enclos où sont les caribous, bien à l’abri des regards, Adrienne Jérôme se remémore les histoires que racontaient les aînés sur la bête et son rôle dans la vie de la communauté. C’est un guérisseur, affirme-t-elle. Chaque partie de l’animal avait son utilité, des sabots aux bois en passant par la peau.
De voir le caribou disparaître, alors qu'on lui doit la survie du peuple algonquin [anishinabeg], c’est impensable, se désole Adrienne Jérôme.

Adrienne Jérôme, ancienne cheffe de la communauté de Lac Simon, devant l'enclos où sont protégés les derniers caribous forestiers de la harde de Val-d'Or.
Photo : Radio-Canada / Ximena Sampson
Dans sa jeunesse, son père était d’ailleurs l’un des responsables du décompte des bêtes. Les chiens les rassemblaient et lui les comptait, relate celle qui est aujourd’hui à la tête du Département des ressources naturelles de la communauté. On protégeait la harde; on savait qu’ils étaient en déclin.
Quand il n’en restait plus qu’une centaine, un moratoire sur la chasse a été décrété. Le caribou n’est plus dans l’assiette depuis 30 ans, résume l’ancienne leader autochtone.
À Winneway, dans la communauté anishinabe de Long Point, à une centaine de kilomètres à vol d’oiseau au sud-ouest de Val-d’Or, Jimmy Hunter se souvient lui aussi d’une époque où les caribous parcouraient encore les forêts de la région.
L’ancien chef de la Première Nation, aujourd’hui âgé de 77 ans, a grandi auprès de ses grands-parents, dans des campements en pleine nature, bien avant de s’engager dans la vie politique.
Il garde le souvenir encore bien vivant d’un caribou rapporté par des chasseurs près du lac Nodier alors qu’il était encore enfant. Un moment marquant, lance le conteur, assis dans un des bureaux du Conseil de bande.
Quand on a vu cet animal-là, magnifique, c’est pas comme quand on voit un orignal tué. C’est quelque chose d’autre, de spécial, on dirait, avec cet animal-là. Il était rare déjà.
Les caribous étaient pourtant bien présents sur le territoire, se souvient le septuagénaire. Son oncle lui racontait notamment avoir observé de nombreuses traces de leur passage sur les lacs gelés en hiver du Témiscamingue. Jimmy Hunter se souvient aussi de l’importance que les générations précédentes accordaient aux animaux et à la manière de les traiter. Rien de la bête ne devait être gaspillé inutilement.

Jimmy Hunter, l'ancien chef de la communauté de Long Point, à Winneway.
Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine
Nos aînés, nos ancêtres, il y avait beaucoup de respect pour les êtres vivants, dit-il. Il se rappelle que certains restes de l’animal étaient soigneusement déposés dans les bois par les membres de la communauté, parfois en hauteur, pour nourrir d’autres animaux.
Aujourd’hui, l’aîné craint de voir disparaître une espèce qui a accompagné l’existence de son peuple. Ce n’est pas juste un bel animal, mais je pense qu’on a la responsabilité de protéger ces animaux-là parce qu’il n’en reste pas beaucoup.
Soudain, l’homme baisse la tête. Il s'interroge sur la dégradation de leur habitat et sur les chances de survie des derniers individus. Est-ce qu’on va être capables de les sauver?, lâche-t-il, la voix grave.
Car malgré le moratoire, la harde ne s’est pas rétablie. La première évaluation de la population de caribous de Val-d’Or date de 1955. En seulement quelques décennies, la harde était passée d’environ 80 à 7 individus.
Une harde à bout de souffle
Le groupe de Val-d’Or est l’espèce la plus méridionale au Québec. On considère qu’il s’agit d’un troupeau relique, explique le biologiste Henri Jacob, cofondateur de l’Action boréale, un organisme à but non lucratif qui lutte pour la préservation des forêts boréales.
À la différence de celui de Charlevoix, qui a été réintroduit, le troupeau de Val-d'Or s’est retrouvé là de façon totalement naturelle, parce qu’il y avait un petit territoire naturel de vieilles forêts qui n'avait pas été touché, souligne-t-il.
Le caribou forestier est un animal très sensible à son environnement. En hiver, il se nourrit principalement de lichen terrestre et arboricole qu’il trouve dans les vieux peuplements denses. Mais cette forêt ancienne a commencé à être fortement perturbée par l’activité humaine, notamment la mise en place dans les années 1980 de plans d’aménagement forestier permettant des coupes massives.
S’ils entendent du bruit, même si c'est une fois de temps en temps, leur mémoire naturelle du territoire les fait se tenir loin.
L’ouverture de routes et le passage des camions ont profondément bouleversé les habitudes des cervidés, souligne l’expert Henri Jacob. Les caribous vont se tenir à peu près à 1 km de chaque côté, ils n'approcheront pas du chemin, observe-t-il.

En Abitibi, les espèces résineuses qui servent de nourriture pour les caribous ont été abattues par les entreprises forestières et ont été remplacées par des feuillus. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada
Et puis ces bouleversements ont également favorisé la présence d’autres espèces, notamment l’orignal, attirant sur son sillage des prédateurs comme le loup et l’ours noir, qui s’attaquent aussi au caribou. Mais pour Henri Jacob, la principale cause du déclin de l’espèce ne fait aucun doute : c’est avant tout la destruction de son habitat naturel.
Aujourd’hui, leur habitat est perturbé à hauteur d’au moins 75 %. Dès 40 %, la survie de l'espèce commence à être compromise.
En 2003, le caribou forestier a été classé comme espèce menacée en vertu de la Loi canadienne. Au Québec, il est désigné comme espèce vulnérable depuis 2005.
La Justice pour sauver le caribou
La nation anishinabe s’attendait à ce que, face à l’hécatombe, le gouvernement fédéral force Québec à agir pour mettre en place un vrai plan de protection du caribou. L’ancien ministre fédéral de l’Environnement Steven Guilbeault avait menacé en 2024 de recourir à un décret d’urgence pour le faire.
Mais le gouvernement de Mark Carney a plutôt conclu cet été une entente avec Québec qui prévoit le versement de 25 millions de dollars sur 5 ans à Québec, en plus d’un montant de 15 millions aux communautés autochtones.

Lucien Wabanonik, chef du Conseil de la nation anishnabe de Lac Simon, dénonce l'entente entre Ottawa et Québec.
Photo : Radio-Canada / Ximena Sampson
Pour le chef de Lac Simon, Lucien Wabanonik, cette décision du gouvernement fédéral est une trahison. Le Conseil a donc intenté le 30 juillet une action en justice, soulignant notamment que c’était une atteinte croissante à l’exercice des droits ancestraux et territoriaux des Anishnabeg.
Aucun de ces gouvernements-là n’a mis des choses en place pour protéger le caribou, se désole-t-il. C'est plutôt l'inverse. Ils ont accéléré l'extinction du caribou.
C'est vraiment une situation très difficile à vivre quand c'est rendu qu'on a pas le choix d’aller devant les tribunaux pour se faire entendre, pour faire respecter l'animal et le laisser vivre dans son milieu naturel.
À Winneway, au Témiscamingue, le chef de la Première Nation de Long Point, Steve Mathias, ne cache pas non plus sa déception devant le revirement d'Ottawa. Je trouve que ça a été effectué d'une façon déshonorable, parce qu’ils n'ont pas fait honneur à leurs obligations, dénonce-t-il.
Le chef en veut encore au gouvernement fédéral d'avoir agi unilatéralement, en écartant les intérêts des Anishnabeg au profit d'une entente négociée uniquement avec le gouvernement du Québec, et sans consultations avec les Autochtones. Il considère cela comme une forme de trahison, tout en dénonçant le non-respect des obligations de consultation et d'accommodement envers les Premières Nations.

Le chef de la Première Nation de Long Point, Steeve Mathias, s'est lui aussi adressé aux tribunaux pour obliger les gouvernements à protéger adéquatement les caribous de la région.
Photo : Radio-Canada / Bianca Sickini-Joly
Avec une autre communauté anishnabeg, Kitcisakik, ils ont emboîté le pas à la communauté de Lac Simon et se sont aussi tournés vers les tribunaux pour contester l’entente entre Ottawa et Québec.
Ces communautés autochtones réclament en urgence la création d’une zone de protection de l’habitat du caribou. Elles exigent aussi un moratoire immédiat sur l’émission de permis de récolte forestière dans une zone de 5000 km2 pour lui permettre de se rétablir.
Ce n’est pas en parquant les caribous dans un enclos qu’on va leur permettre de prospérer, soupire Lucien Wabanonik. Cet animal a besoin de grands espaces tranquilles, pas perturbés, et de nourriture. Il faut qu'il en ait suffisamment pour qu'il puisse survivre durant les temps durs.

L'enclos où la harde de caribous forestiers de Val-d'Or est rassemblée est protégé contre les intrusions.
Photo : Radio-Canada / Ximena Sampson
D’après le chef de Long Point, Steve Mathias, la survie du caribou passe elle aussi d'abord par la protection de son territoire. Le leader autochtone réclame une révision de la planification forestière et une véritable collaboration entre les gouvernements, les Premières Nations et les scientifiques qui se penchent depuis des années sur le déclin de l'espèce.
Il regrette que les communautés soient tenues à l'écart de certaines décisions, comme celle du transfert, en septembre, d'un caribou de Charlevoix vers l'enclos de Val-d'Or, effectué sans qu'il ait été consulté. Ils agissent comme si on n'existait pas, nous autres, lance-t-il en colère.

Le nouveau caribou forestier mâle a été placé dans l'enclos en septembre. (Photo d'archives)
Photo : Fournie par le ministère de l'Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs
Malgré tout, Steve Mathias refuse de baisser les bras. Ce n'est pas une cause perdue, assure-t-il, convaincu que les solutions existent déjà, mais que les gouvernements tardent à les appliquer. Selon lui, ce qui manque aujourd'hui, c'est avant tout une volonté politique de le faire.
Pas que le caribou
Faire pousser juste des résineux, cela a un impact sur beaucoup d’animaux qui faisaient partie de notre forêt, observe Adrienne Jérôme, qui raconte ne plus voir beaucoup de mouffettes ni de porcs-épics, ni certaines espèces d’oiseaux, autrefois en grand nombre dans la région.
Les vieilles forêts, les grandes tourbières et les milieux humides qu’affectionne le caribou ne sont pas importants uniquement pour lui, rappelle-t-elle. Son habitat est aussi celui de dizaines d’autres espèces dont la survie est menacée par leur destruction.
C’est tout un équilibre qui est rompu, ajoute l’expert Henri Jacob. Car le milieu joue un rôle dans la purification de l’air, l’assainissement de l’eau et la régulation de la température.
Selon les biologistes, le caribou est une espèce « parapluie », parce que la vitalité d’une harde est un indicateur de la bonne santé de l’écosystème qu’il occupe.
L’air, tout le monde en a besoin, l’eau, tout le monde en besoin, le territoire, tout le monde en a besoin. On ne peut pas le surexploiter, il faut respecter ça, il y a des limites, renchérit Lucien Wabanonik.
Je ne comprends pas le monde occidental, des fois. Comment peuvent-ils penser que c'est éternel, les ressources?
À Winneway, l’aîné Jimmy Hunter ne sait pas ce que sera l’avenir du caribou forestier. Il réalise toutefois que la protection des dernières hardes représente un défi immense, compte tenu du nombre très limité d’animaux encore présents. Il s'interroge aussi sur les moyens à mettre en place pour assurer leur reproduction et les protéger des prédateurs.
Pour le septuagénaire, la disparition du caribou serait une véritable catastrophe, car elle emporterait avec elle une partie de la mémoire et de l’histoire des Anishinabeg. Ils ont toujours fait partie de nos vies. Ils ont toujours été là pour nous autres.


2 day_ago
38



























.jpg)






French (CA)