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Par Élise Rochefort
La France exploite douze Canadair CL-415, dont la production a cessé en 2015. Quatre appareils de remplacement ont été commandés : deux livrables en 2028, deux entre fin 2032 et 2033. À certaines périodes de l’été 2024, trois avions sur douze étaient opérationnels. État des flottes française et européenne, estimation des besoins et calendrier réel des investissements.
Ce que la flotte française comporte
La flotte d’avions de lutte contre les feux de forêt de la sécurité civile est stationnée sur une base unique, la base d’avions de la sécurité civile (BASC) de Nîmes-Garons, où elle a été transférée de Marignane en 2017. Elle se compose de quatre familles d’appareils : douze Canadair CL-415 amphibies, d’une capacité d’emport de 6 000 litres, capables d’écoper en douze secondes sur un plan d’eau ; huit Dash 8 Q400MR, d’une capacité de 10 000 litres de retardant ou d’eau, dont deux acquis d’occasion en 2005 et six livrés entre 2019 et 2023 pour un montant total de 354 millions d’euros ; trois Beechcraft King Air B200, sans capacité de largage, affectés à la coordination aérienne et au guet aérien armé ; et des Air Tractor AT-802 loués chaque été auprès d’un prestataire espagnol.
Cette composition est stable depuis 2023. Le nombre de Canadair, lui, a diminué : la sécurité civile en exploitait quinze au début des années 2000. L’érosion tient à trois causes cumulées, identifiées par le rapport de contrôle budgétaire de Jean-Pierre Vogel, rapporteur spécial de la commission des finances du Sénat, examiné le 5 juillet 2023 : l’arrêt de la production du CL-415 par Bombardier en 2015, qui interdit le remplacement à l’identique des cellules perdues ; le vieillissement, qui multiplie les visites de maintien en condition opérationnelle ; et quelques pertes opérationnelles. En 2023, l’âge moyen des Canadair s’établissait à 25 ans et 4 mois — le premier appareil ayant été livré en 1994, le dernier le 15 mai 2007. Celui des Beechcraft, achetés d’occasion, était de 38 ans et 6 mois.
Disponibilité : l’écart entre la cible et le constat
Le taux de disponibilité de la flotte d’avions s’est établi à 86 % en 2024. La cible inscrite au projet de loi de finances pour 2026 est de 98 %. Le rapporteur spécial qualifie cet objectif d’optimiste « au regard de la vétusté de la flotte et des nombreuses immobilisations pour maintenance observées ». Il relève deux épisodes documentés. À certaines périodes critiques de l’été 2024, trois Canadair sur douze seulement étaient opérationnels. En juillet 2025, le nombre d’avions bombardiers d’eau disponibles a conduit à arbitrer entre deux demandes simultanées d’engagement, dans l’Aude et dans les Bouches-du-Rhône. Le rapport conclut que « le risque de rupture capacitaire s’est donc avéré ».
Le même écart existe pour les hélicoptères : 81 % de disponibilité constatée en 2024, pour une cible affichée à 95 %.
L’estimation des besoins
La doctrine française d’emploi repose sur l’attaque massive des feux naissants : dès la détection d’un départ, une noria de quatre appareils se relaie au-dessus du foyer, à quatre-vingt-dix secondes d’intervalle. Selon les données transmises par la direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC) au Sénat, cette doctrine permet de maîtriser environ 89,5 % des départs de feu. Son efficacité fait consensus parmi les acteurs du secteur. Elle suppose en revanche une capacité de projection sur l’ensemble des territoires exposés — condition dont le rapport de 2023 relevait déjà qu’elle impliquerait « forcément à l’avenir » un redimensionnement de la flotte, le risque incendie s’étendant au-delà de la zone Sud.
Le dimensionnement cible a été fixé par un discours du président de la République du 28 octobre 2022, au lendemain des incendies de La Teste-de-Buch et de Landiras : renouvellement intégral des douze Canadair et passage à seize appareils. Ce chiffre n’a pas été révisé depuis. Il n’a pas non plus été adossé à un document de programmation. La première recommandation du rapport Vogel demandait précisément la formalisation, dans un document unique, d’une stratégie d’investissement pluriannuelle et séquencée pour les moyens aériens, incluant les conséquences en ressources humaines, en maintenance et en infrastructures. Elle n’a pas été suivie d’effet à ce jour.
Le Beauvau de la sécurité civile, ouvert en avril 2024, a vu ses travaux suspendus à plusieurs reprises. Son rapport de synthèse a été présenté le 4 septembre 2025 par François-Noël Buffet. Le projet de loi qui devait en découler — vingt ans après la loi de modernisation de la sécurité civile de 2004 — n’a pas été déposé. Le rapporteur spécial observe que le PLF 2026 « ne contient aucune mesure fiscale visant à réformer un modèle de financement de la sécurité civile pourtant unanimement reconnu comme à bout de souffle ».
La programmation budgétaire
Les crédits du programme 161 « Sécurité civile » s’élèvent, pour 2026, à 994,9 millions d’euros en autorisations d’engagement et 882,7 millions en crédits de paiement, contre 860,1 et 830,5 millions en loi de finances initiale pour 2025 — soit une hausse de 15,7 % et de 6,3 %. Les dépenses d’investissement progressent de 428,4 % en autorisations d’engagement. Cette progression tient presque entièrement à une ligne : 209 millions d’euros d’AE et 20 millions de CP inscrits en prévision de la commande de deux avions bombardiers d’eau sur fonds propres (AEF info).
Deux DHC-515, successeurs du CL-415, ont été commandés en 2024 dans le cadre du programme européen rescEU, avec un financement partiellement européen ; leur livraison est attendue en mars et en novembre 2028. Deux appareils supplémentaires ont été commandés le 4 juin 2026 par le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, depuis Nîmes-Garons, pour un montant d’environ 200 millions d’euros et sur fonds exclusivement nationaux ; leur livraison est annoncée entre fin 2032 et courant 2033. La cible de seize appareils sera donc atteinte, au mieux, onze ans après l’annonce présidentielle. La Fédération nationale des sapeurs-pompiers a jugé publiquement que deux appareils supplémentaires n’étaient « pas suffisants ».
Le coût unitaire mérite d’être suivi. Le rapport sénatorial de 2023 l’estimait entre 60 et 64 millions d’euros par appareil ; la commande de juin 2026 porte sur environ 100 millions par appareil. Aucune comparaison strictement homogène n’est disponible à ce stade, les périmètres contractuels — soutien, formation, rechanges — n’étant pas publiés.
Calendrier des livraisons françaises
2 DHC-515 | 2024 | Partiellement UE (rescEU) | Mars 2028 et novembre 2028 |
2 DHC-515 | 4 juin 2026 | Fonds propres (~200 M€) | Fin 2032 – courant 2033 |
36 hélicoptères H145 | 2023 (LOPMI, 471 M€ AE) | Fonds propres | 8 en 2026, 6 en 2027, 8 en 2028, 3 en 2029 |
Le renouvellement des hélicoptères « Dragons » EC145, décidé dans le cadre de la LOPMI 2023-2027, portera la flotte à quarante appareils d’ici 2029. En parallèle, et « dans l’attente du renouvellement » de la flotte d’avions, le PLF 2026 pérennise une enveloppe annuelle de 30 millions d’euros consacrée à la location d’aéronefs. Le rapport de 2023 relevait que cette pratique, coûteuse, ne peut constituer une solution d’extension à long terme, les équipages mis à disposition n’étant le plus souvent pas francophones. En sens inverse, les pactes capacitaires « feux de forêt », dotés de 150 millions d’euros d’AE en 2023 et consommés à hauteur de 120 millions, s’éteignent : 22 millions de CP en 2026, 3,5 millions pour 2027 et 2028.
La comparaison européenne
Pour la saison 2026, la Commission européenne a placé en alerte, au titre de la réserve rescEU et du pool européen de protection civile, vingt-deux avions bombardiers d’eau — quatorze amphibies moyens et huit appareils légers — et cinq hélicoptères, stationnés dans douze pays. En parallèle, 777 pompiers de quatorze pays sont prépositionnés du 1er juillet au 15 septembre dans six pays, contre 236 pompiers de six pays lors du lancement du dispositif en 2022. Les activations sont arbitrées par le centre de coordination ERCC à Bruxelles.
Le tableau ci-dessous croise les flottes nationales de CL-415, la contribution européenne mutualisée pour l’été 2026 et les commandes de DHC-515 en cours.





























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