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Camus contre l’indignation sélective

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Des manifestations des femmes et de la population iraniennes aux expulsions de migrants menées par l’agence américaine ICE sous le gouvernement Trump, le débat public occidental est traversé par des reproches croisés. Une partie de la gauche est accusée de manquer de clarté face à la répression à Téhéran. D’autres dénoncent, à l’inverse, le silence entourant certaines dérives illibérales aux États-Unis. Ces critiques existent et ne sont pas sans fondement. Elles révèlent toutefois une difficulté plus profonde à maintenir une cohérence morale dans le temps.

Depuis que des Iraniennes retirent ou brûlent leur voile au péril de leur liberté, une gêne réelle s’est manifestée dans certains milieux progressistes occidentaux. La dénonciation d’un régime théocratique semble parfois poser problème dès lors qu’elle entre en tension avec des repères culturels ou religieux jugés délicats. Cette retenue, souvent présentée comme une prudence, met surtout en lumière un malaise intellectuel et moral.

Dans le même temps, certains commentateurs se montrent plus discrets lorsqu’il s’agit de dénoncer les expulsions de migrants, la brutalité administrative d’ICE ou l’affaiblissement progressif des contre-pouvoirs sous Donald Trump. Là encore, la critique n’est pas artificielle. Il existe une tentation réelle de relativiser certaines violences d’État lorsqu’elles s’exercent dans le cadre d’institutions démocratiques établies.

C’est dans ce contexte que surgit une autre dérive du débat public, cette fois lexicale. À force d’être utilisé indistinctement pour qualifier ces dérives, le mot fasciste lui-même se trouve affaibli. Un régime où un maire ouvertement hostile au président peut gouverner la plus grande ville du pays, s’exprimer librement et contester les politiques fédérales ne correspond pas à ce que l’histoire a désigné comme un régime fasciste. Employer ce terme de façon inflationniste ne renforce pas la vigilance démocratique ; cela brouille notre capacité à nommer précisément les menaces réelles.

Ce paradoxe mérite d’être nommé. Donald Trump a indéniablement répondu à une lassitude réelle face à certaines dérives du wokisme, ce qui explique en partie son attrait auprès d’un électorat qui se sentait disqualifié moralement. Mais cette satisfaction symbolique n’a pas été accompagnée d’une défense cohérente de l’universalisme ni des principes des démocraties libérales. Au contraire, Trump a multiplié les gestes de complaisance à l’égard de régimes autoritaires, exprimant une admiration à peine voilée pour des dirigeants qui bafouent ouvertement les libertés fondamentales. S’opposer à une orthodoxie culturelle ne suffit pas à incarner une exigence démocratique. Sur ce point, la critique du wokisme ne saurait tenir lieu de boussole morale.

Le problème n’est pas de choisir entre ces causes. On peut condamner la répression des femmes en Iran et dénoncer des politiques migratoires abusives aux États-Unis. On peut s’inquiéter des reculs démocratiques sans hiérarchiser les souffrances. Ce qui pose problème, c’est l’usage de l’indignation comme instrument de disqualification morale plutôt que comme exigence de cohérence.

Dans ce climat, les principes qui structuraient le débat démocratique perdent de leur force. L’universalisme, la fraternité, la laïcité ou l’humanisme cessent d’être des repères partagés. Ils deviennent des mots mobilisés de manière stratégique, selon les circonstances et les camps, sans que l’on accepte d’en assumer pleinement les implications.

Rappeler l’universalisme aujourd’hui n’est pas se placer au-dessus du débat. Ce n’est pas adopter une posture de hauteur morale. C’est refuser de réduire la politique à une succession de réactions automatiques. C’est refuser de choisir ses combats en fonction de leur rentabilité symbolique. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », écrivait Camus.

Si je me réfère à Albert Camus, dont le livre L’étranger vient d’être adapté au cinéma par François Ozon, ce n’est ni par fidélité littéraire ni par nostalgie. Camus se méfiait des systèmes idéologiques qui prétendent expliquer le monde tout en justifiant la violence. Il refusait que des vies concrètes soient sacrifiées au nom d’abstractions rassurantes.

Qu’il s’agisse de répression politique, de politiques migratoires ou de projets révolutionnaires, Camus rappelait que la responsabilité de l’intellectuel ne consiste pas à défendre un camp, mais à nommer la violence lorsqu’elle se manifeste. Cette position n’avait rien de confortable. Elle exposait à l’isolement et à l’incompréhension.

Cette rigueur morale a un coût. Elle oblige à condamner la répression sans amalgame, à dénoncer les abus sans caricature et à refuser aussi bien le relativisme commode que le manichéisme simplificateur. Elle exige une cohérence qui ne se plie ni aux logiques de camp ni aux pressions du moment.

Camus a toujours préféré la rigueur morale inconfortable aux pantoufles idéologiques rassurantes. C’est peut-être exactement ce qui nous manque aujourd’hui.

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