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«Bros»: le poison et l’antidote

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Après avoir offert aux Montréalais Histoire de la violence du metteur en scène allemand Thomas Ostermeier l’an dernier, l’Usine C s’apprête à accueillir Bros, de l’acclamé Romeo Castellucci, reconnu pour ses créations radicales, picturales, ambitieuses et audacieuses telles Sur le concept du visage du fils de Dieu, Tragedia Endogonidia ou encore Requiem. Interprétée par des citoyens, vêtus d’uniformes de policiers, qui auront accepté d’exécuter toutes les instructions qui leur seront transmises grâce à une oreillette, même les plus belliqueuses, Bros traite de notre rapport à l’autorité.

« La violence dans la fiction, c’est l’un des piliers du théâtre occidental, soutient l’artiste italien rencontré en visioconférence. Mais il s’agit d’une fausse violence. Il y a un deuxième degré. Je ne veux pas prendre en otage les spectateurs avec de la provocation. Ça doit être autre chose, quelque chose qui interroge. » En l’occurrence, le questionnement quant aux notions antithétiques d’obéissance et d’esprit critique se dédouble, car si les participants, sur scène, obtempèrent aveuglément à ce qui leur est ordonné, le public se soumet aussi à l’autorité du metteur en scène en s’infligeant des évocations éprouvantes.

La proposition se veut une métaphore de la société contemporaine, où l’image se fait si omniprésente qu’elle en est inéluctable. « Parce qu’on est, d’une certaine manière, obligés de regarder, “regarder” est devenu un verbe vide, avance Castellucci. Ce n’est plus un choix. Avec Bros, je crois qu’il faut choisir de rester et de choisir de regarder. Mais il y a toujours un doute : est-il juste de regarder ou pas ? Je pense que ça, c’est une question qui, aujourd’hui, est presque urgente. Regarder, ce n’est pas un acte d’innocence. C’est soit participer, soit abdiquer notre propre liberté de conscience. Je pense que le théâtre,le cinéma et l’art en général aussi, donne encore la possibilité de [réhabiliter] le verbe “regarder” entendu comme un acte, comme un choix. […] Si on est conscient face à une image, on a pensé, donc ça devient un acte politique, social. »

L’art de regarder

Romeo Castellucci tient à « redonner la responsabilité du regard au spectateur ». Le rôle de celui-ci se trouve en outre accru, dans Bros, par son absence de texte et par sa structure, soit une succession de tableaux. « Il y a une narration, mais elle n’est ni linéaire ni littéraire. C’est plutôt un montage mental que chaque spectateur doit faire. Car il y a très souvent des images juxtaposées qui ne sont pas logiques. Il faut créer les liens dans son esprit. Chacun a dans sa tête la troisième image qui relie les deux autres, qui les connecte. C’est une narration par association. […] Parfois, dans la ligne narrative, il faut enlever des informations. Il faut créer des ellipses pour donner de l’espace à chaque spectateur. »

Une œuvre qui ne responsabilise pas le public tient à son avis du divertissement, ce qui ne concorde évidemment pas avec la vision de l’art qu’il prise et pratique. « Je vais au théâtre pour être secoué, pour en sortir différent. » Cette pièce, créée en 2021, déjà présentée dans plusieurs pays, a ébranlé le public jusqu’à en extirper des réponses qui s’inscrivent en dehors des codes de la spectature théâtrale. « Si quelqu’un sort, je peux le comprendre. Car, d’un côté, il y a la raison, l’esprit, mais nous sommes tout de même des mammifères. Devant un événement, je peux comprendre la peur, le refus. Le plus important, c’est que la réaction doit être vivante, comme nous le sommes. Le théâtre, c’est une image vivante. Et le fait qu’il y ait quelque chose de vivant devant soi [commande] un acte de présence. […] Comme spectateur, je peux me mettre debout, crier, monter sur le plateau, et tout cela est arrivé plusieurs fois. C’est magnifique, non ? »

Exercer son esprit critique, s’affranchir du lien de soumission qui lie le public aux artistes pourrait donc, paradoxalement, se concrétiser par le fait de répudier l’idée même de voir des hommes en agresser d’autres — car les distributions locales du spectacle sont exclusivement (et délibérément) masculines. Mais selon Romeo Castellucci, se priver du mal serait aussi renoncer à son remède. « Dans Bros, il y a une représentation de la violence, mais à mon avis — et c’est une leçon que l’on tient de la Grèce antique —, la violence y est homéopathique. C’est-à-dire que c’est une façon d’éloigner la vraie violence dans la réalité. Le mot grec “phármakon” désigne à la fois le poison et l’antidote. Pour empêcher la vraie violence, il faut la voir. »

Angela Konrad, directrice artistique de l’Usine C — et admiratrice invétérée du travail de celui qu’elle considère comme le « plus grand artiste des arts vivants de notre époque » —, ainsi que son équipe seront dans le hall du théâtre après chaque représentation afin d’accueillir les spectateurs éprouvant le désir, voire la nécessité d’échanger à propos de l’expérience qu’ils auront vécue. Des bouchons d’oreilles seront aussi offerts, et leur usage, fortement recommandé. L’auditoire se voit en outre mis en garde quant aux balles à blanc qui seront tirées dans sa direction. Reste que la principale émotion qui anime la femme de théâtre est l’indicible satisfaction d’offrir au public cette œuvre qui, selon la vision du philosophe Gilles Deleuze citée par Castellucci, « est un acte de résistance ».

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