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Ça n'avait pas très bien commencé. La lecture du programme de la 76e édition du Festival international du film de Berlin, qui a lieu du jeudi 12 au dimanche 22 février, faisait apparaître l'absence quasi totale de noms de grands cinéastes, ou de films particulièrement attendus.
On notait la très faible représentation de cinématographies traditionnellement pourvoyeuses d'une part importante de la créativité: guère de films français et italiens, non plus qu'états-uniens, côté studios comme côté indépendants. Rien non plus de reconnu en provenance d'Asie, sauf le Sud-Coréen Hong Sang-soo (quatre Ours d'argent au cours des six dernières éditions de la Berlinale), bizarrement relégué dans la section Panorama.
Personne de connu en provenance d'Amérique latine non plus? Fort bien, il restait l'espoir de découvertes, l'hypothèse de faire connaissance avec des auteurs et autrices peu ou pas identifié·es, d'explorer des territoires moins balisés.
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Ça a continué encore plus mal, avec en prélude le président du jury Wim Wenders qui a déclaré, lors d'une conférence de presse le 12 février, que le cinéma devait «rester en dehors de la politique» –en tout cas lorsqu'il s'agit de la Palestine, sujet qui fait l'objet d'une censure extrêmement violente en Allemagne contre toutes les protestations concernant cette question palestinienne et le génocide en cours.
Alors qu'elle devait présenter une version restaurée du film In Which Annie Gives It Those Ones, dont elle avait écrit le scénario en 1989, l'écrivaine indienne Arundathi Roy a déclaré être «bouche bée» devant l'intervention du cinéaste allemand octogénaire, qu'elle a jugée «sidérante». Le lendemain, elle a annulé sa venue au festival berlinois, en condamnant cette «manière de fermer la discussion sur un crime contre l'humanité». Puis mardi 17 février, plus de 80 personnalités du monde du cinéma ont exprimé leur «profond désaccord» face à la déclaration de Wim Wenders, dans une lettre ouverte.

L'entrée du Palais du festival, à Potsdammer Platz, en plein cœur de Berlin. | Berlinale
Les «films de Berlinale», hélas
Puis vinrent les films. Il en existe une catégorie particulière qu'on pourrait appeler «films de Berlinale». Non que celle-ci en ait l'exclusivité, mais le festival allemand est devenu particulièrement friand de ces concentrés de correction politique reposant sur un mécanisme aussi simpliste que pénible. Celui-ci concerne un personnage, presque toujours une femme, vivant dans un pays ou une société où les mœurs occidentales n'ont pas à la fois force de loi et force d'habitude communément partagée.
Dans ces films, le personnage semble ignorer le fonctionnement de la société dont il est issu et affiche une stupeur scandalisée dès lors que son environnement ne se comporte pas conformément à son désir. Un tel comportement s'explique aisément: ces personnages sont des projections des spectateurs et spectatrices occidentales, à qui le film est évidemment destiné.
Les trois principales sections de la Berlinale se sont chacune ouvertes avec des films de ce type, situés respectivement en Afghanistan pour le festival dans son ensemble (No Good Men, de Shahrbanoo Sadat), en Tunisie pour la compétition (À voix basse, de Leyla Bouzid) et au Liban pour la section Panorama (Seuls les rebelles, de Danielle Arbid).

Dans No Good Men, de Shahrbanoo Sadat, la réalisatrice afghane incarne une camerawoman de la télévision de son pays, durant les derniers mois de la présence américaine à Kaboul. | © Virginie Surdej / Berlinale
Trois films de femmes, trois dénonciations du patriarcat dans des sociétés musulmanes: tout était en ordre pour un consensus qui ne risquait pas de susciter de réticences. Mais dans un espace qui était jusqu'à présent considéré comme un des trois plus grands festivals de cinéma du monde, avec le Festival de Cannes (en mai) et la Mostra de Venise (en septembre), il serait aussi requis de se soucier de la mise en scène.
Une fresque entre Afrique et Europe
Dans ce paysage sans grand relief, on relèvera tout de même quelques heureuses exceptions. La première, la plus importante, est une œuvre monumentale signée par le cinéaste franco-sénégalais Alain Gomis, Dao, qui figurait parmi les films en compétition.
Avec un sens impressionnant de la composition, le réalisateur de Félicité (2017) tresse ensemble deux grandes festivités collectives, l'une en France (un mariage), l'autre en Afrique, à propos d'un ancêtre défunt. Et du même élan, celui d'une fresque à la fois intime et à l'échelle de deux continents, de deux cosmos, il accompagne les parcours et les affects d'une multitude de protagonistes, joue des ressources du documentaire et de la sitcom, de la comédie et du fantastique, multiplie les révélations romanesques et les moments d'attention réalistes.
Dao est peut-être le premier grand film prenant en compte la réalité complexe de générations d'Africains confrontés à l'exil et à des situations diasporiques sans avoir complètement rompu avec leur monde d'origine. Le film, dont la sortie est annoncée pour le 29 avril 2026, invente de passionnantes réponses de cinéma à la multiplicité des situations et des comportements que ce mode d'existence suscite.
D'Afrique encore, le Forum –la section la plus audacieuse de la Berlinale– aura permis de découvrir le film-fleuve d'une des figures fondatrices du cinéma sur ce continent, l'Éthiopien Haïlé Gerima. Les dix heures de Black Lions – Roman Wolves retracent avec un montage très créatif d'archives d'époque l'agression de l'Italie fasciste contre son pays (1935-1936) et les meurtres de masse contre les populations civiles. Est-il besoin d'ajouter que ces visions trouvent dans l'époque actuelle de cruels échos?

Les combattants éthiopiens de la résistance à l'agresseur fasciste italien, sur une archive retrouvée par Haïlé Gerima. | © Negod Gwad Productions / Berlinale
On guettera encore, possible troisième offre mémorable venue du même continent, Soumsoum, la nuit des astres (en compétition), qui marque le retour du Tchadien Mahamat Saleh Haroun, vingt ans après Daratt (Saison sèche) et seize ans après Un homme qui crie. Dans l'attente, c'est d'une autre région, évidemment très représentée à Berlin, mais souvent sans grand relief, le monde germanophone, que sont venues deux œuvres retenant l'attention.
Avec Rose (en compétition), le cinéaste autrichien Markus Schleinzer réussit un récit tendu et incarné, magnifié par l'usage du noir et blanc et par le jeu très habité de Sandra Hüller. Dans une campagne germanique au XVIIe siècle, cette variation féministe sur le schéma du Retour de Martin Guerre qui se souvient de la Jeanne d'Arc de Robert Bresson sort incontestablement du lot.

L'actrice allemande Sandra Hüller dans le rôle-titre de Rose, le nouveau film de Markus Schleinzer. | © 2026_Schubert, ROW Pictures, Walker+Worm Film, Gerald Kerkletz / Berlinale
Et que dire de la singularité merveilleuse du nouveau film d'Angela Schanelec, Ma femme pleure? Chaque plan est un bonheur inattendu et d'une délicate précision. Trois ans après Music, Agathe Bonitzer retrouve avec une grâce fragile et ferme la réalisatrice de J'étais à la maison mais…, primé à la Berlinale en 2019. Mais ce n'était pas la même Berlinale.
Sans paraître s'en soucier, le film de la cinéaste allemande, présenté en compétition, souligne la platitude de la plupart des réalisations souvent contaminées par un syndrome «série télé» plutôt déprimant, qu'elles viennent de Flandres ou de Singapour, de la côte est des États-Unis ou de Finlande.

Agathe Bonitzer dans Ma femme pleure (Meine Frau weint), d'Angela Schanelec. | © Blue Monticola Film / Berlinale
Tout de même quelques pépites par-ci par-là
Toutes sections confondues, la Berlinale présente des centaines de films, donc il s'y trouve forcément quelques pépites. On reviendra à l'occasion de sa sortie –le 11 mars 2026– sur le documentaire Prénoms, de la cinéaste franco-israélienne Nurith Aviv (présenté dans la section Forum). Mais on se réjouira sans délai d'avoir rencontré le premier film très singulier de la jeune Chinoise Agnis Shen Zhongmin, Shanghai Daughter (section Panorama), qui explore avec finesse l'univers réel et imaginaire d'une région rurale de l'extrême Sud de son pays.
De même, Everybody Digs Bill Evans (en compétition), le premier long-métrage de «fiction» du réalisateur britannique Grant Gee –très inspirée d'une situation réelle– s'ouvre avec une impressionnante séquence reconstituant un enregistrement légendaire de l'histoire du jazz, avant d'accompagner la dérive intérieure du pianiste américain Bill Evans, après la mort de son compère contrebassiste Scott LaFaro, en 1961.

Anders Danielsen Lie incarne le pianiste de jazz Bill Evans, dans le film Everybody Digs Bill Evans, de Grant Gee. | © Shane O'Connor 2026 Cowtown Pictures_Hot Property / Berlinale
L'usage d'un noir et blanc volontairement daté et le montage combinant plusieurs registres participent d'une tentative en juste disharmonie avec l'expérience artistique et le tumulte personnel qu'invoque le film autour du musicien.
On ne regrettera pas non plus de s'être éloigné des salles du festival pour aller découvrir, dans le lieu d'art contemporain berlinois Silent Green, qui accueille la section Forum Expanded, l'émouvant et riche d'informations méconnues Casting for a Film, Ihsan's Diary, de l'artiste et cinéaste libanaise Lamia Joreige, autour d'un projet de film sur un jeune soldat, à Jérusalem au début du XXe siècle.
Mais aux deux tiers de son parcours, la Berlinale nous laisse sur un bilan inquiétant, au-delà d'une toujours possible faiblesse conjoncturelle. Manifestation majeure du circuit festivalier, elle est un des piliers de l'écosystème global du cinéma. Si, pour des raisons qui tiennent à sa date, à sa programmation ou à des pressions politiques, son aura venait à faiblir durablement, c'est la vie des films qui en pâtirait, partout et tout au long de l'année.





























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