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Beauvoir libre

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Qui, de nos jours, se dit encore existentialiste ? Personne ou presque. Il suffit, pourtant, de lire Simone de Beauvoir (1908-1986) pour avoir envie de le devenir.

C’est ce qui vient de m’arriver à la lecture d’Idéalisme moral et réalisme politique (Folio, 2026, 146 pages), un recueil d’essais de la célèbre philosophe. Je ne m’attendais pas à ça. Par préjugé, je cantonnais Beauvoir dans l’ombre de Sartre et je préférais aller à la source plutôt que de passer par son épigone. Au temps pour moi, comme disent les Français.

J’aime le Sartre littéraire — celui du théâtre, surtout, et celui des Mots —, mais le Sartre philosophe m’écrase souvent. Avec Beauvoir, c’est l’inverse. Je n’ai pas de jugement définitif sur l’écrivaine, que j’ai trop peu fréquentée. Pour les besoins de cette chronique, j’ai lu sa nouvelle « Malentendu à Moscou », rédigée en 1966-1967 et récemment publiée en recueil avec le court roman autobiographique Les inséparables (Le livre de poche, 2022).

La nouvelle raconte le morne voyage en URSS d’un couple vieillissant en 1966. Militants de gauche, les vieux amants sont déçus par la grisaille qui règne dans le pays de leurs espoirs et par l’incompréhension qui s’installe entre eux.

La nouvelle est correcte, mais sans plus. Il faut dire, d’ailleurs, que Beauvoir elle-même la trouvait insatisfaisante et ne l’a jamais publiée dans cette version. L’échantillon, donc, n’est pas nécessairement représentatif.

Or, quand je lis les essais contenus dans Idéalisme moral et réalisme politique, je découvre une essayiste lumineuse. La pensée est vive, fraîche, limpide. La langue, quant à elle, est élégante, entraînante et vibrante d’intensité. La philosophe a du souffle, et on respire avec elle.

Publié en décembre 1945 dans la revue Les Temps modernes, que Beauvoir a fondée avec Sartre et Merleau-Ponty cette même année, l’essai « L’existentialisme et la sagesse des nations » se révèle le moment fort du recueil.

Défense et illustration de la philosophie existentialiste contre les attaques qu’elle subit déjà à l’époque, ce texte d’une trentaine de pages est un modèle d’essai philosophique vivant et éclairant. Plus encore, il demeure actuel, 80 ans plus tard.

L’existentialisme est une philosophie de la liberté. Comme tout le monde se veut libre, on peut se demander pourquoi une telle conception de l’être humain suscite autant de résistance. La raison en est que la liberté radicale révélée par l’existentialisme fait peur parce qu’elle engage tout aussi radicalement notre responsabilité.

« L’existence, disait Sartre, précède l’essence. » Il faut surtout comprendre, de cette formule, que l’humain, contrairement aux choses, n’est pas déterminé par son instinct, par sa classe sociale, par son sexe ou par l’histoire. Il est, bien sûr, « en situation », ces données comptent, mais il reste libre.

Il n’y a pas de Dieu ayant créé l’humain en vue d’une fin prédéterminée. Il n’y a pas de nature humaine. L’humain n’est ni bon ni méchant par nature. Il lui revient donc d’inventer sa vie et de lui donner un sens. Ça donne le vertige.

Dans les années 1940, on accuse l’existentialisme de nourrir le désespoir par son athéisme et par son rejet de la morale divine. Les marxistes, quant à eux, dénoncent son individualisme bourgeois, qui nie les déterminismes sociaux et historiques.

Simone de Beauvoir, en 1945, s’étonne d’entendre que l’existentialisme est une philosophie sombre. En public, écrit-elle, on chante l’humain généreux et héroïque, mais, en privé, on entretient une vision moins glorieuse. La philosophe résume ce qu’elle appelle « la sagesse des nations » par quelques proverbes qui font consensus : l’homme cherche toujours son intérêt, on ne fait rien pour rien, la nature humaine ne changera jamais, etc.

L’humain aurait donc une essence, celle de l’intérêt, mais, ajoute-t-on, il n’est pas si « pire ». C’est, explique Beauvoir, comme si le sujet était doublé d’un moi intéressé, qui lui impose sa conduite.

« Dans l’existentialisme, réplique la philosophe, […] le moi n’est pas : j’existe comme sujet authentique », libre. Il revient à l’humain « de se faire bon ou mauvais ». Celui qui dit : je n’avais pas le choix, je suis fait comme ça, c’est mon cerveau qui est ainsi, c’est dans ma culture, etc., pour justifier son comportement s’enfonce, selon la formule de Sartre, dans la « mauvaise foi », c’est-à-dire qu’il s’invente une essence pour fuir sa liberté.

Cette morale de l’essence — biologique, neurologique, sociale — « possède un caractère douillet et confortable », écrit Beauvoir. Elle « suppose un déterminisme qui soulage l’homme du fardeau de sa liberté ».

Or, « l’existentialisme qui lui remet son sort entre les mains vient troubler ce repos », conclut la philosophe avec un air de défi. La liberté n’est pas un cadeau ; c’est une exigence.

Louis Cornellier est chroniqueur (Présence Info), essayiste et poète.

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