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Au Moyen Âge, l'Église catholique vendait des tickets pour le Paradis

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Selon une croyance très ancrée au Moyen Âge, tous les fidèles de l'Occident chrétien devront après leur décès expier leurs péchés au Purgatoire. Ce lieu, dérivé du verbe latin signifiant «purifier», est un endroit distinct de l'Enfer et du Paradis –une sorte d'étape intermédiaire où les âmes stationnent pour une durée déterminée. Le programme n'est pas réjouissant: on y souffre atrocement afin de nettoyer son âme. «[Les âmes] y sont tourmentées par un feu pour un temps [afin] que, dès leur purification, elles parviennent à la véritable et éternelle béatitude», promet le pape Clément VI en 1351.

Sans surprise, le Purgatoire inspire une grande frayeur parmi les croyants. La durée du «séjour» dépendra des vices de l'individu concerné, mais généralement, elle se compte en siècles –la vie éternelle n'a pas que des avantages… Alors, tant qu'à faire, mieux vaut raccourcir le barbecue des croyants en accomplissant de bonnes actions (on parle d'actes «de réparation») pendant son existence terrestre. Réciter des prières, rendre visite aux malades, voire même examiner sa conscience permettent de rendre son passage dans l'au-delà plus confortable et d'obtenir les convoitées «indulgences».

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Combien pour ce péché?

C'est au XIe siècle, au moment où l'Occident latin se met en croisade pour défendre Jérusalem des «Infidèles», que les indulgences apparaissent. Elles servent alors de monnaie d'échange aux organisateurs de la «guerre sainte»: les soldats qui s'engagent dans le conflit reçoivent en échange une rémission complète de leurs péchés. «Quiconque aura pieusement entrepris ce saint voyage et l'aura accompli ou y sera mort, qu'il reçoive l'absolution de tous les péchés qu'il aura confessés d'un cœur contrit et humilié» assure le pape Eugène III en 1135. On peut recevoir la même récompense en échange d'une contribution matérielle ou financière –pas besoin d'y risquer sa vie.

Ainsi se met en chantier une gigantesque entreprise commerciale, un marché de la déculpabilisation qui monnaye le salut des fidèles au service de son propre enrichissement. Dorénavant, plutôt que d'expier ses fautes en s'agenouillant à l'église, en participant à un pèlerinage ou en récitant des Ave Maria, il suffira de verser une somme d'argent au clergé pour obtenir sa remise en peine. En contrepartie, on reçoit un certificat disant, en substance: «Je te rétablis dans l'innocence et la pureté dans laquelle tu as été à l'heure de ton baptême.» C'est ce qui s'appelle se racheter de ses fautes…

À quoi sert l'argent récolté? À beaucoup de choses! Financer la croisade, rénover des bâtiments ecclésiastiques, rembourser des dettes contractées par les puissants… «J'ai appris qu'outre sa place au Paradis, on pouvait acheter le droit de déroger à certaines normes religieuses, précise Charlotte Chaulin*, interrogée par Slate.fr. Par exemple : la Tour de Beurre, près de la cathédrale de Rouen, doit son nom à la vente de dérogations accordées par l'Église pour consommer des matières grasses pendant le Carême.»

Bien entendu, la pratique de monnayer les bontés du Christ n'est pas neuve. Elle se manifestait déjà sous la forme du commerce de reliques saintes, pour lesquels les puissants payaient cher… et dont la lucrativité explique pourquoi des contrefaçons circulaient sur le marché, comme ces douze crânes de Saint-Jean Baptiste qu'on vénéra en différents endroits du globe! «Le Vatican officialisera deux têtes et trente-deux doigts de saint Pierre, huit bras de saint Blaise, onze jambes de saint Matthieu ou encore quatorze prépuces du Christ», énumère Charlotte Chaulin.

Un marché de la miséricorde

Distribuée sans compter, l'indulgence perd de sa valeur. Si bien que certains religieux s'en émeuvent. Lors du Concile de Vienne en 1312, l'Église dénonce les blanchisseurs «qui accordent des indulgences pour de nombreuses âmes à leurs fidèles, les dispensent de vœux, les absolvent de parjure, d'homicide et d'autres péchés, mais s'approprient également des sommes d'argent indéterminées qui leur ont été données, libèrent un tiers ou un quart des âmes de ceux qui n'ont pas rempli leurs devoirs».

À la Renaissance, c'est encore pire –les papes se reconvertissent en banquiers d'indulgences, monnayant même le privilège de les accorder à des laïcs. Devenu mécène et chef d'armée, le souverain pontife requiert des fonds considérables pour alimenter son train de vie. La basilique Saint-Pierre de Rome, cœur battant de la chrétienté, est rebâtie sur un fructueux commerce d'indulgences orchestré par le pape Léon X. Un slogan de l'époque, attribué au moine dominicain Johann Tetzel, résume le cynisme marketing qui règne alors: «Sitôt que sonne l'obole, du feu brûlant l'âme s'envole»…

Certificat d’indulgence (Pologne), XVIe siècle. | via Wikipédia Certificat d’indulgence (Pologne), XVIe siècle. | via Wikipédia

Tetzel est convaincu que tous les péchés peuvent être rachetés, «eût-on forniqué avec la Vierge Marie en personne», tant qu'on y met le prix. Et ça marche: des hommes et des femmes sans ressources, terrifiés à la perspective de passer des siècles dans les flammes du Purgatoire, se résignent à vendre les rares biens qu'il leur restent pour honorer leur dette d'âme. «Monnayer un bien spirituel relève pourtant de la simonie, une pratique nommée d'après Simon le Magicien qui, dans les Actes des Apôtres, tente d'acheter à saint Pierre son pouvoir de faire des miracles» pointe Charlotte Chaulin.

Le train de vie luxueux des marchands d'indulgences –en dépit de leur vœu de pauvreté– irrite considérablement les humanistes: dans L'Encyclopédie, le chevalier de Jaucourt dénonce des «indulgences superflues», estimant que «Dieu est infiniment plus honoré par la pureté des mœurs, que par la construction & l'ornement des églises matérielles, […] qui n'est que l'écorce de la religion». C'est aussi le cas de Martin Luther, qui s'élève en 1517 contre cet odieux trafic, ouvrant la voie à une vision moins culpabilisante et plus bienveillante de la religion. Dans la foi réformée, en effet, le Purgatoire n'existe pas.

Il faudra attendre 1967 pour que le pape Paul VI reconnaisse les abus commis par les blanchisseurs d'âmes. Néanmoins, le système perdure, et on peut encore aujourd'hui obtenir la rémission de ses péchés en échange d'un pèlerinage. La possibilité de «monnayer» son salut est encore prégnante, ne serait-ce que dans l'inconscient des fidèles qui soutiennent financièrement le clergé. On l'a récemment constaté lors de la reconstruction de Notre-Dame de Paris, qui a mobilisé certaines des plus grandes fortunes du pays… avec, peut-être, la perspective de pouvoir défiscaliser ces dons. Pas très catholique, tout ça.

*Historienne et journaliste, Charlotte Chaulin (@cpasdeshistoires) vient de publier Les grands mensonges de l’Histoire aux éditions Larousse.

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