Au milieu d’un Atlantique qui se réchauffe comme le reste de la planète, une zone fait exception. Au sud-est du Groenland, une tache d’eau anormalement froide persiste depuis plus d’un siècle, résistant obstinément à la tendance globale. Les scientifiques viennent d’en percer le secret, et les conclusions sont préoccupantes pour l’Europe.
À retenir
- Une poche d’eau anormalement froide résiste depuis 100 ans au réchauffement climatique global de l’Atlantique
- L’AMOC, le tapis roulant océanique qui réchauffe l’Europe, s’affaiblit depuis plus d’un siècle
- Des projections alarmantes suggèrent une perte de 51% de la force de l’AMOC d’ici 2100 avec des conséquences imprévisibles
Sommaire
- Une anomalie qui dure depuis plus d’un siècle
- L’AMOC, le chauffage central de l’Europe, qui se dérègle
- Plus qu’une tache froide : un signal d’alarme pour tout un continent
- Un point de bascule qui n’a plus rien de théorique
Une anomalie qui dure depuis plus d’un siècle
Depuis plus de cent ans, cette poche d’eau inhabituellement froide au sud du Groenland se distingue du reste de l’Atlantique en plein réchauffement. Les chercheurs l’ont longtemps baptisée « cold blob » ou « trou de chaleur nord-atlantique ». Une dénomination aussi étrange que le phénomène lui-même : une tache bleue sur les cartes thermiques mondiales, dans un océan qui vire progressivement au rouge.
Le débat sur son origine a fait rage pendant des décennies. Pollution aux aérosols ? Variabilité naturelle de l’océan ? Phénomène atmosphérique isolé ? Cette question divisait notamment les modélisateurs du climat, qui se disputaient pour savoir si le refroidissement au sud du Groenland était principalement piloté par des dynamiques océaniques ou par des facteurs atmosphériques. La réponse, publiée dans Communications Earth & Environment, tranche le débat : des chercheurs de l’Université de Californie à Riverside ont conclu que l’AMOC, le vaste système de courants responsable du transport des eaux chaudes et salées vers le nord, ralentit. Ce ralentissement signifie que moins d’eau chaude et salée atteint la région subpolaire, ce qui produit le refroidissement et l’adoucissement observés au sud du Groenland.
L’AMOC, le chauffage central de l’Europe, qui se dérègle
L’AMOC transporte de l’eau chaude et salée depuis les tropiques vers l’Atlantique Nord, où l’eau se refroidit, devient plus dense, et plonge. Ce mouvement de tapis roulant fait remonter les eaux profondes vers le sud pendant que les eaux chaudes de surface migrent vers le nord. Mais l’excès d’eau douce provenant de la fonte de la calotte glaciaire du Groenland dilue l’eau salée, la rendant moins dense et moins apte à couler, ce qui menace d’affaiblir ce convoyeur. Le Groenland perd environ 267 milliards de tonnes de glace par an, autant dire qu’il injecte en permanence de l’eau froide et douce dans un moteur qui fonctionne au sel et à la densité.
La mécanique de la dégradation est désormais bien comprise. Un mécanisme de rétroaction déstabilisant lié au transport de sel est en jeu : en s’affaiblissant, l’AMOC transporte moins de sel vers l’Atlantique Nord subpolaire, ce qui rend cette eau moins encline à couler et affaiblit encore la boucle, aggravant ainsi le problème d’eau douce provenant du Groenland. Le serpent se mord la queue. Et cette rétroaction a désormais été confirmée sur l’ensemble des modèles disponibles.
Ce qui surprend davantage, c’est l’ancienneté du phénomène. Puisque la surveillance directe de l’AMOC n’a commencé qu’il y a environ vingt ans, des chercheurs ont examiné près d’un siècle de mesures de température et de salinité, en les comparant à près de cent simulations de modèles climatiques. Ce travail montre que l’AMOC s’affaiblit depuis plus d’un siècle, et que cette tendance est susceptible de se poursuivre si les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter.
Plus qu’une tache froide : un signal d’alarme pour tout un continent
La tache froide n’est pas qu’une curiosité cartographique. Un AMOC affaibli est lié à un ralentissement du convoyeur d’eau. De plus, à des conditions plus froides et plus sèches dans la basse atmosphère. Au-dessus du « cold blob », des températures plus basses conduisent à moins d’évaporation, et puisque la vapeur d’eau a un effet réchauffant, sa réduction entraîne un refroidissement supplémentaire. L’océan refroidit l’atmosphère, qui refroidit l’océan en retour. Un cercle vicieux que les équipes de Penn State ont été les premières à quantifier avec précision : les processus océanique et atmosphérique contribuent à parts égales au maintien de la tache froide.
Cette anomalie au sud du Groenland est l’une des régions les plus sensibles aux modifications de la circulation océanique. Elle affecte les régimes météorologiques à travers toute l’Europe, altère les précipitations et déplace le jet-stream, ce courant d’altitude qui guide les systèmes météorologiques et régule les températures en Amérique du Nord et en Europe. Un jet-stream perturbé, c’est davantage de vagues de froid prolongées en hiver, de sécheresses estivales persistantes, d’événements extrêmes difficiles à prévoir.
Les chiffres projetés sont saisissants. Une étude publiée en 2026 dans Science Advances, appliquant des contraintes observationnelles réelles aux projections de modèles, calcule que l’AMOC pourrait perdre 51 % de sa force actuelle d’ici 2100 dans un scénario d’émissions médian. Ce n’est pas le pire scénario : c’est le scénario intermédiaire. À titre de comparaison, les modèles non contraints prédisaient jusqu’ici une diminution de 32 % en moyenne. L’écart entre les deux estimations dit tout de la sous-estimation chronique du risque.
Si l’AMOC ralentit encore davantage, les conséquences pourraient être dévastatrices, avec des hivers plus froids en Europe du Nord et des sécheresses au Sahel. Paris et Londres se trouvent à peu près à la même latitude que Calgary, au Canada. C’est l’AMOC qui explique pourquoi l’on n’y déneige pas les rues pendant six mois de l’année. En novembre 2025, le gouvernement islandais a classé le risque d’un arrêt de l’AMOC comme une menace de sécurité nationale, devenant ainsi la première nation à le qualifier officiellement à ce niveau, au même titre qu’une menace militaire.
Un point de bascule qui n’a plus rien de théorique
Les mesures directes issues des réseaux de capteurs déployés à travers l’Atlantique montrent que la force de l’AMOC a chuté d’environ 10 à 20 % depuis le milieu des années 2000. Une étude de 2025 a calculé que l’AMOC a ralenti à un rythme moyen d’environ 1 Sverdrup par décennie, un Sverdrup équivalant au débit d’un million de mètres cubes d’eau par seconde. Pour visualiser : c’est l’équivalent de dix fois le débit cumulé de tous les fleuves du monde qui disparaît chaque décennie du circuit nord-atlantique.
Une étude de synthèse publiée en 2026 a conclu que les preuves soutenant la bistabilité de l’AMOC, c’est-à-dire la capacité physique du système à exister dans deux états stables très différents et à basculer abruptement de l’un à l’autre, se sont renforcées ces dernières années, et que l’AMOC actuel fonctionne dans un régime où ce basculement est possible. La tache froide au sud du Groenland n’est donc pas une anomalie locale à surveiller de loin : c’est là où l’affaiblissement du courant devient visible à la surface de l’océan, là où la chaleur qui devrait arriver du sud n’arrive plus dans les volumes qui ont défini les derniers millénaires. Un bulletin de santé rédigé par l’Atlantique lui-même.
Sources : tameteo.com | franceinfo.fr


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