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Au fond de la vallée de la Narmada dorment depuis 2017 des villages entiers que cinquante-six ans de chantier ont fini par noyer

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Sous 214 kilomètres d’eau stagnante, entre le Gujarat, le Madhya Pradesh et le Maharashtra, reposent les fondations de villages qui existaient encore quelques années avant que le monde n’entre dans les années 2020. Le 17 septembre 2017, les vannes du barrage de Sardar Sarovar se sont refermées pour de bon sur la Narmada, scellant le sort de centaines de milliers de personnes et achevant un chantier lancé… en 1961. Cinquante-six ans séparent la pose de la première pierre par Jawaharlal Nehru de l’inauguration officielle par Narendra Modi. Entre les deux, il y a eu une banque mondiale qui a fait volte-face, une Cour suprême qui a arbitré pendant des décennies, et un mouvement social devenu une référence mondiale de la contestation anti-barrage.

À retenir

  • Pourquoi la Banque mondiale a-t-elle annulé son financement d’un projet qu’elle avait elle-même approuvé ?
  • Comment un barrage peut-il coûter six fois son budget initial et transformer une vallée entière en cimetière subaquatique ?
  • Qu’est devenu le mouvement de protestation qui a remis en question le financement des mégaprojets internationaux ?

Sommaire

  1. Un géant de béton qui a dévoré son propre budget
  2. Quand la Banque mondiale se retire de son propre projet
  3. Des décennies de procédures et des centaines de milliers de vies bouleversées
  4. La promesse d’irrigation, un rendez-vous sans cesse repoussé

Un géant de béton qui a dévoré son propre budget

Sardar Sarovar n’est pas un barrage comme les autres. Debout à 163 mètres de hauteur avec une crête de 1 210 mètres, ce barrage-poids a été inauguré en 2017 après des décennies de construction, de batailles juridiques et de manifestations massives. Mesuré depuis le lit normal de la rivière, l’ouvrage culmine à 138,68 mètres, un chiffre qui a d’ailleurs évolué année après année, la Cour suprême indienne ayant imposé des paliers de construction successifs plutôt qu’un chantier continu.

La facture, elle, a explosé dans des proportions qui feraient pâlir n’importe quel ministre des Finances. Le projet devait coûter 64 milliards de roupies (1,25 milliard de dollars) selon l’estimation de 1988, avant d’être révisé à 400 milliards de roupies (8 milliards de dollars) pour 2010-2011. Un rapport parlementaire indien situe même la trajectoire intermédiaire : au moment de l’approbation du plan d’investissement, le coût était fixé à 6 406,04 crores de roupies aux prix de 1986-1987, mais dès 2006, la facture totale dépassait déjà 45 673,66 crores de roupies. Six fois le budget initial, pour un ouvrage qui devait à l’origine coûter l’équivalent d’un métro parisien de taille moyenne et qui a fini par engloutir des sommes comparables au budget annuel de certains États indiens.

Quand la Banque mondiale se retire de son propre projet

L’épisode le plus retentissant de cette saga reste le désaveu de la Banque mondiale. En 1985, l’institution avait approuvé un prêt de 450 millions de dollars pour financer le complexe hydroélectrique et d’irrigation. Mais face à la mobilisation grandissante du Narmada Bachao Andolan, le mouvement porté par l’activiste Medha Patkar, la Banque a commandé sa propre enquête indépendante, du jamais-vu à l’époque pour un de ses projets.

La revue indépendante de la Banque, connue sous le nom de Commission Morse, a publié son rapport en juin 1992, exposant les violations par la Banque de ses propres politiques et recommandant une réforme radicale des programmes de relocalisation et d’évaluation environnementale. Le président de la mission, Bradford Morse, ancien responsable du Programme des Nations unies pour le développement, ne mâchait pas ses mots : « Nous pensons que les projets de Sardar Sarovar sont défectueux, que la réinstallation et la réhabilitation de toutes les personnes déplacées par les projets ne sont pas possibles dans les circonstances actuelles », avait-il déclaré. Conséquence directe de ce constat accablant : à la demande du gouvernement indien lui-même, la Banque a annulé le solde de son prêt en 1993. Un cas d’école, souvent cité dans les cursus de développement international, sur les limites du financement multilatéral de grands projets d’infrastructure.

Privé de son principal bailleur, le Gujarat n’a pas renoncé. L’État a comblé le trou financier de 450 millions de dollars laissé par le retrait de la Banque mondiale en émettant ses propres obligations, les Sardar Sarovar Bonds, dès 1993. Une décision qui en dit long sur la détermination politique gujaratie à mener ce chantier à son terme, coûte que coûte.

Des décennies de procédures et des centaines de milliers de vies bouleversées

Pendant que les ingénieurs coulaient le béton par paliers, les tribunaux, eux, tranchaient au compte-gouttes. En 1995, la Cour suprême indienne a stoppé la construction du barrage, avant d’autoriser en 2000 la poursuite des travaux jusqu’à 90 mètres, toute élévation supplémentaire vers la hauteur finale de 138 mètres nécessitant l’aval de la Narmada Control Authority par paliers de cinq mètres. Chaque palier de béton coulé équivalait, en creux, à un palier de contentieux devant les tribunaux.

Le nombre exact de personnes englouties dans cette histoire reste disputé, ce qui en dit long sur l’opacité des recensements officiels. Le seul barrage aurait déplacé plus de 41 000 familles, soit plus de 200 000 personnes, dans les trois États du Gujarat, du Maharashtra et du Madhya Pradesh. D’autres décomptes, publiés au moment de la fermeture des vannes en juillet 2017, avancent un chiffre plus élevé encore : l’ordre de fermer les vannes du barrage allait déplacer environ 250 000 personnes réparties dans 245 villages. Un rapport de la Down To Earth, citant une affidavit du gouvernement du Madhya Pradesh devant la Cour suprême, chiffrait à lui seul 110 000 personnes (21 808 familles) les seules maisons et terres concernées dans cet État. Et parmi ces déplacés, plus de 56 % des personnes affectées par le barrage étaient des Adivasis, ces populations tribales dont les terres ancestrales ont été rayées de la carte sans que leurs droits fonciers coutumiers ne soient toujours reconnus par l’administration.

La promesse d’irrigation, un rendez-vous sans cesse repoussé

Sur le papier, l’argument économique paraissait imparable. Le projet devait fournir des infrastructures d’irrigation à 17,93 lakh hectares (1,793 million d’hectares) dans 12 districts du Gujarat, transformant des zones arides comme le Kutch ou le Saurashtra en greniers agricoles. Mais entre la promesse et le robinet, il y a eu un monde. Une étude publiée dans une revue scientifique spécialisée relevait qu’à peine cinq ans après l’achèvement des canaux principaux et secondaires, moins de 100 000 hectares étaient irrigués par gravité, contre un potentiel ultime de 1,8 million d’hectares. Un écart vertigineux, révélateur du fossé qui sépare souvent l’inauguration d’un ouvrage de sa mise en service réelle, les paysans locaux rechignant parfois à céder les terres nécessaires aux canaux secondaires.

Il aura fallu attendre bien après 2017 pour que les chiffres se rapprochent enfin des ambitions initiales. Selon des données officielles gujaraties diffusées en 2026, à l’occasion de la Journée mondiale de l’eau, le barrage alimente désormais en eau potable 3 crores de personnes (30 millions), irrigue près de 20,38 lakh hectares (2,038 millions d’hectares) et a produit plus de 69 000 millions d’unités d’électricité. La surface irriguée aurait, sur le papier, fini par dépasser l’objectif fixé dans les années 1980, mais au prix d’un délai qui dépasse largement celui annoncé aux populations sacrifiées pour la cause. Entre la première pelletée de terre et le premier hectare réellement irrigué à son plein potentiel, plusieurs générations d’habitants de la vallée auront eu le temps de naître, grandir, et pour certains, quitter à jamais leurs terres englouties sans jamais voir l’eau promise couler jusqu’à leurs propres champs.

Sources : nvdatabase.swarthmore.edu | sspa.gujarat.gov.in | digitalcommons.wcl.american.edu

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