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Au Danemark, la citoyenneté demeure hors de portée pour des générations d’immigrés

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À l’heure où les États-Unis remettent en question le droit du sol, le Danemark est érigé en modèle pour l’Europe de demain. Ses politiques migratoires, parmi les plus strictes du continent, comprennent l’application stricte du droit du sang et un accès restreint à la nationalité, au prix de l’exclusion d’une partie de la population.

Le regard penché sur ses mains vallonnées, creusées par trois décennies de déracinement, Lok Maya Rai, 57 ans, demande timidement de répéter la question. Une première fois, puis une deuxième. « Elle ne connaît pas le concept de maison », précise à ses côtés Bhupas Gautam, président de la Société bhoutanaise du Danemark, une association qui lutte contre l’apatridie et pour les droits des réfugiés, comme Lok Maya. Il traduit une énième fois en népalais, en vain : « Où te sens-tu chez toi ? »

Les murs de son appartement de Horsens, dans la région du Jutland central, répondent à sa place : les paysages encadrés et les étoffes brodées aux couleurs de drapeaux trahissent ses origines. Issue de la minorité népalaise du Bhoutan, Lok Maya est expulsée de force par les autorités du pays au début des années 1990. Déboutée de sa citoyenneté par un changement de loi, la communauté Lhotshampas devient apatride et entame un exil prolongé dans les camps de réfugiés, au Népal. Les années passent, les enfants naissent, comme Bhupas. À partir de 2007, les Nations unies lancent un programme de « réinstallation » dans huit pays tiers.

C’est dans ce contexte que le « petit garçon des camps » et sa famille quittent les sommets du Népal, en 2011, pour les plaines sans aspérités du royaume scandinave, suivant une promesse des autorités danoises : ils ne seront bientôt plus apatrides. Lok Maya, pour sa part, s’y installe en 2013.

La maison attendra

À 25 ans, Bhupas n’a toujours pas obtenu la résidence permanente au Danemark, valable dix ans — une étape obligatoire dans le parcours administratif vers la nationalité. Parce qu’il a fait des études universitaires, il ne remplit pas le critère professionnel, soit avoir travaillé trois ans et demi sur les quatre dernières années. Lok Maya, analphabète, a peu de chance d’atteindre un jour le niveau requis en danois.

Naître au Danemark ne suffit pas non plus à acquérir la nationalité, à la différence du Canada ou des États-Unis. Pour « devenir danois », il faut remplir une série de critères professionnels, linguistiques et légaux contraignants. Le nom des candidats approuvés est ensuite inscrit dans un texte de loi, puis voté au Folketing, le Parlement danois. Le processus législatif est sensible aux échéances électorales, à l’actualité, et peut s’étendre sur plusieurs années.

Le resserrement des voies d’accès à la nationalité s’est fait progressivement, depuis le début du siècle. En 2021, une énième réforme est impulsée par le gouvernement de la première ministre sociale-démocrate, Mette Frederiksen, réélue pour un troisième mandat lors des élections législatives anticipées du 24 mars dernier. Sous sa coupe, le parti de gauche a durci sa ligne sur l’immigration, arguant des mesures nécessaires pour protéger l’État providence.

Résultat : en 2025, seul un immigrant sur cinq détient la nationalité. La même année, les deux tiers des personnes nées au Danemark de parents immigrants étaient danois. Le nombre d’apatrides, dépourvus de toute nationalité, stagne autour de 8500, sur une population totale de 6 millions d’habitants.

Arbitraire

Des dérogations sont prévues pour réduire les inégalités d’accès à la nationalité, particulièrement importantes pour les enfants scolarisés au Danemark, les réfugiés peu éduqués ou les personnes vivant avec un handicap.

Pour être dispensés de l’un des critères, les candidats doivent entrer directement en contact avec l’un des 17 parlementaires du « comité de naturalisation », l’Indfødsretsudvalget. Si leur dossier est plébiscité par le comité, leur nom est inscrit dans le texte de loi attribuant la nationalité, voté deux fois par an au Parlement.

« Ce processus est complètement réduit à l’arbitraire des politiciens », tranche Eva Ersbøll, chercheuse rattachée au Danish Institute for Human Rights. La citoyenneté est « vulnérable » aux alternances politiques et au « climat » plus ou moins favorable à l’immigration, explique-t-elle au Devoir. En témoigne, par exemple, le taux de rejet des demandes de dérogations, passé de 3 % en 2014 à 98 % en 2019, d’après les données de l’Institut.

« Ton avenir dépend de ce qu’ils ont mangé au petit déjeuner », dit avec ironie Amal Amin Elme, née il y a 22 ans dans la petite commune de Holstebro, à 350 kilomètres de Copenhague, de parents somaliens. « J’ai dû leur fournir une lettre de motivation pour montrer à quel point je suis “exceptionnelle”. C’est extrêmement dégradant de devoir supplier ces politiciens, de leur “prouver” à quel point je suis danoise, alors que c’est comme ça que je me sens », raconte la jeune femme, qui tente d’être exemptée du critère professionnel, pour poursuivre ses études sans reporter l’obtention de sa nationalité.

Sur un fil tendu

Shahi Hussein, 21 ans, calcule chacun de ses pas. Sa scolarité est un sans-faute, son comportement est irréprochable. Le logement étudiant où elle reçoit Le Devoir, à Odense, ne présente pas l’ombre d’une poussière.

Malgré son parcours impeccable, la bachelière est privée de certaines choses : sans passeport danois, impossible d’envisager de partir à l’étranger pour un échange universitaire ou en voyage, durant une année sabbatique, rituel chez les jeunes du pays. Impossible, aussi, de visiter la partie de sa famille restée à Afrin, au Kurdistan syrien, qu’elle a fui en 2011, au début de la guerre civile qui a ravagé le pays.

En janvier 2026, l’épée de Damoclès s’est encore alourdie : son père, chauffeur pour personnes à mobilité réduite, a vu sa demande de naturalisation annulée et suspendue pour une durée de quatre ans et demi, après avoir reçu une amende de 3000 couronnes danoises (645 dollars canadiens) pour excès de vitesse.

« Avec la citoyenneté, je me sentirais protégée », dit Shahi, le regard droit et l’amertume au bout des lèvres, héritage d’un « parcours éprouvant émotionnellement ». En attendant, elle préfère prendre les transports en commun.

« Nous appartenons, mais nous ne comptons pas »

Un paradoxe habite chacun de ces exilés de la citoyenneté. Amal, qui milite au sein du collectif Youth for Citizenship (« Jeunes pour la Citoyenneté »), l’illustre ainsi : « On nous demande constamment de prouver que nous sommes danois, mais, quand nous utilisons notre droit à la liberté d’expression, on veut nous faire taire. »

Sa demande de dérogation, en cours de traitement, a été suspendue à l’annonce des élections législatives anticipées. « La démocratie bloque mon droit de prendre part à la démocratie », déplore celle qui n’a pas pu se rendre aux urnes, le 24 mars, comme 11,5 % de la population en âge de voter au Danemark.

L’immigration a été au centre de la brève campagne électorale, « en dépit du nombre très faible de nouveaux arrivants et de l’intégration très réussie », analyse Michala Bendixen, fondatrice de l’association Refugees Welcome. En 2025, seuls 839 permis de séjour au titre de l’asile ont été accordés, selon le ministère de l’Immigration, un nombre « historiquement bas ».

En privant de droits civiques une partie de sa population, le Danemark « fabrique l’exclusion », estime la sociologue Emma Gedbjerg Sørensen. À l’instar de plusieurs observateurs, elle regarde d’un œil inquiet la montée en puissance des discours anti-immigration portée par une grande partie de la classe politique danoise, de l’extrême droite aux sociaux-démocrates.

En décembre 2025, Mette Frederiksen a déclaré vouloir modifier la Convention européenne des droits de l’homme, « afin de garantir l’expulsion des étrangers reconnus coupables de crimes graves ».

Le resserrement autour de la citoyenneté témoigne de « l’ampleur des changements survenus dans notre société et à l’échelle de l’Europe », croit la sociologue. Une « preuve vivante » aux airs de testament.

Ce reportage a été réalisé avec le soutien financier du Fonds québécois en journalisme international.

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