NE LAISSER PAS LE 5G DETRUIRE VOTRE ADN Protéger toute votre famille avec les appareils Quantiques Orgo-Life® Publicité par Adpathway
Pour cette série, Le Devoir vous fait entrer dans les coulisses de grands reportages de ses journalistes en 2025. Cet automne, Mathieu Carbasse s’est rendu au Tchad pour rendre compte de l’ampleur de la plus grave crise humanitaire de la planète selon l’ONU.
Yassin me fait un signe de la tête en souriant, je vais pouvoir le prendre en photo, le camp de réfugiés d’Aboutengué en arrière-plan. J’ai bien fait de monter en haut de la butte comme me l’avait conseillé Mekela. L’endroit offre une vue imprenable sur l’ensemble du site, une mer de tôle ondulée qui s’étend à perte de vue. Ici, les vagues argentées, ce sont les toits des abris que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a fournis aux dizaines de milliers de Soudanais qui sont arrivés là après avoir fui la guerre.
En dix jours, du 10 au 19 juillet 2023, l’agence onusienne a installé ici 45 000 personnes dans de petits abris de 18 mètres carrés, constitués d’une ossature en bois et de parois en toile aux couleurs bleu et blanc du HCR. Parfois, ces toiles ont été remplacées par des murs en brique rouge et torchis ; c’est comme ça que les peuples semi-nomades de la région se construisent un chez-eux.
Je n’avais jamais vu un camp de réfugiés aussi grand. On dirait une ville de banlieue, Blainville au cœur du Sahel. À la différence près qu’ici, on ne vient pas pour se construire une vie. On vient parce qu’on a tout perdu, parce qu’on n’a pas le choix, des drames plein les valises.
Souriant dans son chandail du Real Madrid blanc immaculé, Yassin se tient fièrement, les épaules bien droites. Il me fixe un instant puis regarde devant lui. Il a lâché la bride de son âne pour prendre la pose. Un cliché, puis un deuxième. Je vois qu’il tente de sortir lentement sa langue au milieu de son sourire. Un troisième cliché. Finalement, il y va franchement, il tire maintenant la langue. Ses yeux vifs me commandent de lui pardonner cette espièglerie. Il rit, je ris. Son ami Hussein arrive à son tour assis sur sa bourrique. Je reprends quelques photos puis les deux compères continuent leur chemin. Ils me font au revoir de la main. « Bye, Khawaja ! » me lancent-ils.
À Aboutengué, le soleil ne cherche pas à cacher son jeu. Il est 13 h, alors il frappe fort et sur tout le monde pareil. L’ombre est précieuse, chaque espace sous chaque arbre est occupé par des habitants à la recherche de quelques degrés de moins. Un peu à contre-courant, je préfère déambuler à pied au hasard dans les allées de sable. Je veux tout voir de la réalité des gens d’ici. Mekela est à mes côtés, c’est lui qui m’accompagne dans le coin pour quelques jours. Originaire de la République démocratique du Congo, il travaille pour le HCR. Grâce à lui, je peux entrer dans les camps et y documenter la vie de ceux qui y vivent.
La saison des pluies vient de finir, et Aboutengué est paré de vert. Autour de chaque abri, on a fait pousser du mil ou du sorgho — deux céréales dont le plant ressemble à celui du maïs —, des arachides ou des pois. Il faut en profiter, bientôt le sable aura tout envahi, et la saison des pluies ne sera plus qu’un lointain souvenir. Il faudra attendre de longs mois pour voir le vert s’inviter à nouveau et chasser le sable dans un combat perdu d’avance.
Tandis que j’approche de l’école, je me retrouve soudainement au milieu d’une nuée d’enfants, des filles et des garçons, même si ce sont plutôt ces derniers qui sont en première ligne. Ici, personne ne respecte la bulle de personne. « Khawaja ! Khawaja ! How are you, Khawaja ? » Oubliant pour une fois les règles d’hygiène — que je suis scrupuleusement pour ne pas finir mon reportage indisposé, dans le meilleur des cas —, je commence à distribuer des checks à qui veut. « Khawaja ! Khawaja ! » me revient encore aux oreilles.
Tandis qu’on s’éloigne de l’école, je demande à Mekela :
— Qu’est-ce qu’ils me disent ? Kawadji ? Kawada ?
Mais Mekela ne maîtrise pas tout de l’arabe soudanais. Je n’aurai pas ma réponse aujourd’hui.
Farchana, la ville humanitaire. Un camp à côté d’un camp. Le site de 2003 et le site de 2023. Ou comment une localité perdue dans le sable est devenue une cité de plus de 55 000 âmes, à cause de la guerre civile interminable au Soudan voisin. J’y passe plusieurs jours, Farchana est mon camp de base pour visiter les camps de réfugiés alentour, notamment celui de Dougui.
Construit sur une large étendue plate et aride, Dougui se remet lentement d’une épidémie de choléra. Sur place, c’est le docteur Amadaye El-Khassim qui me sert de guide. C’est un jeune médecin qui préfère la médecine « de brousse » au confort des grands hôpitaux auxquels il pourrait pourtant prétendre. Amadaye est une chance pour Dougui, un type de 33 ans dont l’action et la dévotion sauvent des vies. Alors que l’on s’apprête à quitter le camp, une question me vient en tête :
— J’y pense, Amadaye, tu parles arabe ? Tu comprends l’arabe soudanais ? Alors, tu dois savoir ce que me disent les enfants sur mon passage. Kawadi ? Kawada ? Kawadja ? Tu sais ce que ça veut dire ?
— Ils t’appellent Khawaja. Ça signifie l’homme blanc, celui qui vient d’ailleurs.
Je lirai plus tard que, dans les cultures arabes, Khawaja est un nom attribué aux dignitaires des autres religions. En Égypte et au Soudan, il est utilisé pour désigner les personnes de nationalité étrangère, particulièrement les personnes blanches. Ici, et pour le reste de mon séjour, ce surnom me suivra à la trace.
Finalement arrive mon ultime jour de travail dans la région. J’arpente pour la dernière fois les allées sablonneuses de Farchana avec Blaise, le chef du bureau local du HCR. Il souhaite me montrer une jolie vue sur les deux camps, l’ancien et son extension. Nous montons sur une formation rocheuse et découvrons un panorama magnifique ; Blaise ne m’a pas menti. Des gens qui fabriquent des briques d’argile au premier plan, le nouveau camp en arrière-plan.
Comme toujours, des enfants apparaissent rapidement dans le décor. « Khawaja ! Khawaja ! » Ils sont une demi-douzaine, de toutes les tailles, de toutes les couleurs. L’un a une malformation au pied. Je ne sais pas comment il arrive à marcher, mais il court comme une gazelle. Avec sa casquette qui le protège du soleil rasant, un garçon albinos joue et court comme tous les autres. Personne ici ne le voit autrement qu’un enfant, un enfant parmi tant d’autres. Il est plus blanc que moi, et personne ne l’appelle Khawaja.


5 month_ago
20



























.jpg)






French (CA)