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Elle se nomme Diella et lui ressemble comme deux gouttes d'eau. Et cela fait des mois que l'actrice albanaise Anila Bisha, figure incontournable du cinéma et du théâtre depuis des décennies dans son pays, vit dans son ombre. Diella, qui signifie soleil en albanais, est en fait une Intelligence artificielle à laquelle elle prête son visage, un rôle qu'elle affirme n'avoir jamais voulu endosser.
En septembre, quand le Premier ministre d'Albanie Edi Rama annonce la nomination d'une intelligence artificielle au poste de ministre des Marchés publics dans un coup de communication dont il a le secret, c'est le visage de la comédienne qui fait la une de journaux du monde entier.
« J'ai tellement pleuré »
Quelques jours plus tard, son double numérique en costume traditionnel albanais s'adresse au Parlement, dans une vidéo qui sera vue des millions de fois.
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Face à ce visage, le sien, prononçant un discours dont elle ne savait rien, dans un rôle qu'elle n'avait jamais accepté, Anila Bisha est prise de vertige. « Je n'arrivais pas à y croire quand je me suis vu prononcer un discours au Parlement, quand j'ai entendu ma voix dire je suis ministre », confie l'actrice de 57 ans. Et de rajouter : « J'ai tellement pleuré ».
D'avatar à ministre IA
Début 2025, Anila Bisha avait accepté de prêter son visage et sa voix à une assistante virtuelle pour E-Albania, un portail de services publics destiné à aider les citoyens à s'y retrouver dans les méandres de l'administration.
Pour créer cet avatar, elle a dû rester debout des heures à parler sans interruption. Chaque mouvement de sa bouche et chaque son devaient être enregistrés pour que le chatbot IA, baptisé Diella donc, puisse répondre naturellement aux requêtes des usagers.
En quelques mois sur E-Albania, Diella enregistre près d'un million d'interactions et délivre plus de 36 000 documents via la plateforme, un succès salué par le gouvernement et les utilisateurs.
De quoi amener en septembre 2025 Edi Rama à annoncer la nomination de Diella au poste de ministre des Marchés publics, promettant des appels d'offres publics « exempts de corruption à 100% », un problème endémique en Albanie.
Depuis décembre, la directrice du département chargé de l'IA est d'ailleurs assignée à résidence pour ses liens présumés avec une manipulation illégale de marchés publics ; et la vice-Première ministre Belinda Balluku, accusée de corruption dans un dossier d'octroi de marchés publics, a été suspendue fin 2025.
« Les gens qui n'aiment pas le Premier ministre me détestent »
Mais la nomination de cette ministre virtuelle suscite immédiatement de vives critiques. Des experts mettent en garde contre l'illusion d'une IA incorruptible, des juristes s'interrogent sur la légalité de cette nomination et l'opposition saisit la Cour constitutionnelle, inquiète de savoir qui portera la responsabilité des décisions prises par l'IA.
Anila Bisha affirme avoir toujours ignoré que son image deviendrait celle d'une ministre et avoir passé des mois à tenter de joindre le gouvernement. « L'utilisation de mon image et de ma voix à des fins politiques est quelque chose de très grave pour moi », explique l'actrice, « les gens qui n'aiment pas le Premier ministre me détestent et cela me fait tellement mal ».
Violation de ses droits à l'image
Elle assure n'avoir signé avec le gouvernement albanais qu'un contrat, qui a expiré le 31 décembre 2025, pour l'utilisation de son image dans le cadre des services offerts aux citoyens par E-Albania. Face au silence du gouvernement, Anila Bisha ne croit plus à un règlement à l'amiable et a saisi la justice.
La semaine dernière, une demande visant à suspendre l'utilisation de son image en attendant une action en justice sur le fond a été rejetée par un tribunal administratif. Mais son avocat, Me Aranit Roshi, assure qu'une nouvelle plainte sera déposée dans les jours à venir, incluant une demande de dommages et intérêts d'un million d'euros pour violation de ses droits à l'image.
Le gouvernement a répondu dans un communiqué qu'il se « réjouissait de l'occasion de régler cette affaire une bonne fois pour toutes devant un tribunal ». Anila Bisha n'hésitera pas à porter, s'il le faut, l'affaire devant la Cour européenne des droits de l'homme à Strasbourg, promet-elle.


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