Les différentes expertises menées sur Curtis, le chien de Christophe Ellul et Elisa Pilarski, montrent que le chien a subi un dressage au mordant illégal en France, capable d’en faire un molosse incontrôlable, à la dangerosité certaine. Le tribunal pourrait ordonner son euthanasie.

Aurélien Poivret - Aujourd'hui à 09:00 - Temps de lecture :

Curtis, un chien qui semble « obsédé par le jeu de la chasse ». Captures d’écran Curtis, un chien qui semble « obsédé par le jeu de la chasse ». Captures d’écran

Sa première impression avait été « plutôt bonne ». Un regard « doux vers les gens », mais aussi de nombreuses cicatrices. Quand il est examiné une première fois par un éducateur comportementaliste canin, deux jours après la mort d’Elisa Pilarski dans l'Aisne (le procès de son son compagnon s'ouvre mardi), Curtis est officiellement un « croisé patterdale terrier/whippet ». Chien de chasse aux sangliers ou aux blaireaux le patterdale est reconnu pour son caractère « tenace, ne relâchant pas, hargneux, redoutable », explique le professionnel, qui se réfère au passeport de l’animal. Sauf que le document est un faux.

Né le 23 octobre 2017 dans un élevage aux Pays-Bas, Curtis est en fait un american pitbull terrier interdit en France en raison de sa dangerosité, et ce n’est pas un chien de race. Son père s’appelle Wyatt’s Vin Diesel et sa mère Hitam’s BlackBitch. Il a été importé illégalement, et n’a pas été enregistré au fichier national d’identification des carnivores domestiques. Ce que le comportementaliste observe, c’est que ce chien semble « obsédé par le jeu de la chasse ». Dès qu’il mord un objet, il ne le lâche plus. L’éducateur le fait jouer avec une balle de basket qu’il « dépiaute en en quelques minutes ». Le portrait qu’il dresse de Curtis est assez inquiétant : « Il ne semble pas faire de distinction entre les partenaires sociaux, les gens et les chiens, et le boudin du mordant, voire le gibier. »

Trois jours plus tard, c’est un vétérinaire qui le voit, et c’est la catastrophe. « Agité », Curtis et avant même d’être ausculté, le chien mord sévèrement la bénévole de la fourrière qui est avec lui. « Mes nombreux coups de pied et de chaises n’ont pas suffi à le faire lâcher prise de façon durable », a relaté dans son rapport le vétérinaire, qui qualifie le chien de « dangereux et imprévisible ».

« Hors de contrôle »

En septembre 2020, de nouveaux examens démontrent « qu’une fois obnubilé sur l’acte de morsure », Curtis est « hors de contrôle ». Mis en présence d’un boudin fixé au plafond, il est capable de rester « suspendu à deux mètres du sol par la seule force de sa mâchoire ». La conclusion est imparable : « Le chien Curtis avait bien fait l’objet d’un dressage au mordant sur leurre suspendu, interdit en France. »

L’abri, à l’orée de la forêt où Elisa Pilarski a trouvé la mort. Il servait occasionnellement pour suspendre des objets et entraîner Curtis au « mordant sportif ». Photo d’archives EBRA/Xavier Frere

L’abri, à l’orée de la forêt où Elisa Pilarski a trouvé la mort. Il servait occasionnellement pour suspendre des objets et entraîner Curtis au « mordant sportif ». Photo d’archives EBRA/Xavier Frere

Ce que les différentes expertises montrent, c’est que le chien de Christophe Ellul n’est pas intrinsèquement méchant, mais qu’il a été conditionné de telle façon qu’il peut devenir dangereux. « Je pense que ce chien a eu une éducation particulière, écrit encore le vétérinaire. Il ne considère pas la morsure comme un interdit mais plutôt comme une activité récréative. » Après la morsure, il est apaisé, « comme après une séance de jeux ». Qualifiant un tel dressage de « contre nature », il juge que le conditionnement dont a fait l’objet Curtis doit être considéré comme un acte de maltraitance animale. Ce que la juge d’instruction a d’ailleurs retenu à l’encontre de Christophe Ellul, au titre des circonstances aggravantes.

Risque d’euthanasie

Toujours placé actuellement en refuge dans le sud-ouest de la France, Curtis reste sous étroite surveillance avant le procès, qui sera aussi le sien, d’une certaine manière. Bien qu’il n’ait évidemment aucune existence pénale, et qu’aucune condamnation ne puisse être prononcée à son encontre, la décision des magistrats ne sera pas sans conséquences sur lui. Son euthanasie, en effet, pourrait être ordonnée par le tribunal.

Photo DR

« Il faut donner une seconde chance à ce chien »

Avocate de l’unique association de défense des animaux présente à ce jour dans le dossier de la mort d’Elisa Pilarski, Les amis de Sam, Me Sophia Salmeron-Albert annonce qu’elle plaidera contre l’euthanasie de Curtis, le chien suspecté d’avoir tué sa maîtresse.

Pourquoi l’association Les amis de Sam s’est-elle constituée partie civile, très tôt dans cette procédure ?

« Nous l’avons fait car nous ne savions pas comment l’enquête allait être diligentée. Et aussi parce que nous estimions (et nous avons eu raison) qu’il y avait dans ce dossier des faits de maltraitance animale. Le simple fait de dresser au mordant, ou d’importer illicitement un pitbull, en est une. La lutte contre cette importation illégale de chiens de catégorie 1 ou 2 est inscrite dans les statuts des Amis de Sam. Cela est interdit en France depuis 1999. Malgré cela, il y a des gens qui continuent de vouloir les reproduire. C’est pour éviter que ces chiens soient euthanasiés que l’association combat ces importations. »

Allez-vous plaider contre l’euthanasie de Curtis, qui peut être ordonnée par le tribunal ?

« Curtis n’a pas la conscience d’un humain. Il n’y a donc pas d’intérêt à le rendre coupable ou responsable. Je ne regarde de toute façon pas le dossier avec ce regard-là, car je ne suis pas l’avocate des parties civiles ou du prévenu. Mais je considère qu’il faut donner une seconde chance à ce chien. On peut le rééduquer. C’est pourquoi nous allons demander aux juges un délai de six mois pour voir s’il peut être sauvé ou non, avec des expertises qui puissent se prononcer sur l’évolution de l’agressivité de Curtis. Celles qui ont été réalisées ont été faites dans des conditions qui n’ont pas été optimales pour être objectives, sur un chien pris en charge à côté du corps de sa maîtresse, placé en refuge sans contact avec ses maîtres. »

« Un animal doit être éduqué »

En quoi est-ce qu’un dressage au mordant peut-il se définir comme une maltraitance animale ?

« Parce qu’on ne respecte pas les besoins spécifiques de l’espèce. Un animal doit être éduqué, dès le départ, dans la sécurité et la protection. Le chien doit pouvoir reconnaître les autres, les humains, et les “stops”. De plus, il ne doit pas participer à des concours interdits en France. Quand on s’en sert comme d’une fierté ou d’un jouet, sans lui apporter rien d’autre, cela relève déjà de la maltraitance, même si on ne reproche pas à Christophe Ellul d’avoir frappé son chien. Curtis représentait un risque pour les humains, et cela n’aurait pas été le cas avec une éducation appropriée, et conforme à la loi. »

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