A Lausanne, la fête nationale commence côté mer: quai d'Ouchy, les pieds dans l'eau du lac, pour tromper une chaleur moite de cuiseur de riz. Elle se finit à la montagne: sur les hauteurs de la ville, presque sur le seuil du Lausanne Palace – les présidents du CIO adorent ces lits douillets. Entre la plage et les sommets, le parcours du Tour de France féminin. La première étape ce samedi, courue le jour de la Fête fédérale, une fête dans la fête, est partie du Léman pour escalader les collines.
Lausanne surclasse par sa multitude le grand départ du Tour de France masculin, début juillet, à Barcelone. Presque une Alpe d'Huez vaudoise. La route était plus pentue qu'on ne l'aurait crue. Etonnamment, une sprinteuse s'impose sur ce promontoire, et la meilleure du monde : la Néerlandaise Lorena Wiebes (SD Worx-Protime), qui s'empare ainsi du premier maillot jaune. Elle s'amuse: «Dans le livre de route, cette étape était annoncée comme une étape de plaine. Mais je peux vous dire qu'elle n'était pas vraiment plate!».
Ambiance à Ouchy, Lausanne, 1er août 2026. — © JEAN-CHRISTOPHE BOTT / keystone-sda.ch
Pourquoi Lorena Wiebes est-elle la meilleure sprinteuse de sa génération?
Le bruit de la foule précède le sprint. Avec un tir au pistolet, c'est l'inverse. Mais, voilà, les spectateurs avaient codifié le rythme. Les plus loin placés tapaient sur les barrières en métal, dans un volume à crever les tympans, et les plus proches de la ligne d'arrivée reprenaient la syncope. Un hurlement sans voix parcourait la ligne d'arrivée. C'était une étape broussailleuse de gens heureux; de familles à casquettes Vache qui rit, car la France sait exporter le meilleur de sa gastronomie; de cyclistes venus le matin par milliers, d'un peloton plus grand que la Suisse ne peut en accoucher. Entre l'historique hôtel des Postes et l'église Saint-François, la déflagration ricochait en balle de flipper. Wiebes pouvait surgir, dans un peloton décousu, réduit à dix coureuses, et comptant les deux Suissesses, la Zurichoise Noemi Rüegg (5e) et la Bernoise Marlen Reusser (10e).
Pendant le trajet sur le plateau vaudois, 1er août 2026. — © NICOLAS TUCAT / AFP
Le halètement de la dernière ligne droite n'épuise pas cette question curieuse: pourquoi Lorena Wiebes est-elle la meilleure sprinteuse de sa génération, et sans doute de l'histoire? Elle est, à 27 ans, la plus titrée de la renaissance du Tour de France Femmes, avec six succès depuis 2022. Entre février 2025 et mars 2026, elle cumule vingt et une victoires et zéro défaite. Pour la battre, ses adversaires n'ont d'autre choix que de la distancer. A Lausanne, il y avait fort à faire. Plus de deux kilomètres de montée, avec des rampes à 12 %. Les cyclistes de FDJ United-Suez ont essayé d'attaquer, la Française Célia Géry puis la Néerlandaise Demi Vollering. Sans réussite.
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Dans ces cas-là, on dit que la réponse, censée mettre tout le monde d'accord, mais jamais complètement, est la génétique. Il y a aussi ce mental énorme, à en croire son staff. Lorena Wiebes se fait une joie de ne jamais céder. Quand ses rivales portent l'offensive ce samedi, elle se répète: «Tu ne peux pas lâcher maintenant.» C'est ainsi qu'elle retrace son succès. Ensuite, elle pense avoir lancé le sprint «un peu trop tôt». «C'est parce que je sentais l'acide lactique dans mes jambes. Mais je me suis dit: «Il faut aller jusqu'à la ligne d'arrivée maintenant.»
A Vulliens, 1er août 2026. — © JEAN-CHRISTOPHE BOTT / keystone-sda.ch
La Néerlandaise gagne parfois avec l'aide d'un train, mais elle se renouvelle autant que possible. Selon l'envie et les circonstances, elle lance l'emballage loin de l'arrivée. Ou très près. Démarre en force, pleine piste, dans un déboulé ô combien limpide. Ou bien passe dans un chas d'aiguille: elle passe ou elle tombe. Pour affûter ses qualités dans les montées, anti-naturelles pour une sprinteuse, elle a déménagé au Limbourg, la région vallonnée du «plat pays».
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Plus ses adversaires se démènent, plus Lorena Wiebes se cramponne. L'histoire remonte à ses seize ans, déjà, quand ses concurrentes coalisées tentent de la faire imploser dans le moindre talus, ou en désespoir de cause, de l'enfermer au sprint. Les temps ont peu changé. On court «pour» gagner et «contre» Wiebes. Les deux objectifs sont synonymes. Samedi, dans l'ascension que les organisateurs ont rebaptisée «Côte de Saint-François», la reine du sprint a ressassé ces rivalités qui la subliment plus qu'autre chose. Ainsi devient-elle la première lauréate du Tour de France 2026.
Lorena Wiebes à l'heure de la victoire, 1er août 2026. — © JEAN-CHRISTOPHE BOTT / keystone-sda.ch
Dimanche, sur la deuxième étape, entre Aigle et le quai du Mont-Blanc, à Genève, devant un public attendu d'autres baigneurs ou de montagnards, la maillot jaune a toutes les chances de récidiver. Bien qu'elle se délecte de l'imprévu: «Ce sera un sprint chaotique, peut-être encore plus difficile à gagner qu'aujourd'hui. Dans un sprint, il peut se passer beaucoup de choses!». Beaucoup de choses, certes, sauf piéger la femme la plus rapide au monde sur un vélo.
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