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La semaine dernière, l’abbé Claude Paradis a célébré une messe à la mémoire de 51 personnes mortes en situation d’itinérance durant l’année 2025 à Montréal, généralement dans l’oubli. Pour chacune de ces personnes, l’abbé remettait une rose à un membre du public, en le mandatant de se souvenir du disparu tout au long de l’année.
On lui a transmis les noms de ces personnes mortes à Montréal en situation d’itinérance en 2025, mais il y en a sans doute beaucoup plus, de l’avis commun du Bureau du coroner du Québec et de Mortalité itinérance, une équipe de recherche associée à l’Université de Sherbrooke. Au mois d’août dernier, le groupe de recherche a rédigé un formulaire de signalement à l’intention des institutions mais aussi du grand public, pour permettre un meilleur dénombrement des décès de personnes en situation d’itinérance au Québec.
La fondatrice de Mortalité itinérance, Caroline Leblanc, s’est inspirée d’une démarche de la Ville de Toronto, amorcée il y a quelques années. « Après qu’on a mis en place cette démarche à Toronto, dit-elle, on y a recensé une centaine de décès de personnes en situation d’itinérance de plus chaque année. »
Surdoses, froid, violence, solitude, maladies, épuisement… la vie dans la rue est très dure et la mort rôde toujours. Maxime, qui a vécu son premier épisode d’itinérance à Montréal en 1990, a vu beaucoup de gens mourir. Aujourd’hui, il est camelot et signe des textes dans L’Itinéraire et a trouvé un logement depuis quelques années. Dans la longue liste des personnes décédées en situation d’itinérance à Montréal qu’il a connues, il se souvient de Mike, qui se tenait toujours devant l’accueil Bonneau. « Je pense qu’il était vraiment malade. Il était au bout. Son corps était fatigué », dit-il. Puis, il y a eu Josée. « Elle, elle consommait pas mal de petites pilules. Pis un jour, elle s’est pas réveillée. Elle est morte dans un parc du Vieux-Montréal. Et il y a eu Sylvie… »
Les travaux de l’équipe de recherche de Mortalité Itinérance l’ont démontré : les femmes ont une espérance de vie de 41,7 ans dans la rue, contre 84,3 ans dans la population générale. Chez les hommes vivant l’itinérance, elle est de 47,1 ans, comparativement à 80,5 ans dans la population générale. Et Maxime en a aussi vu mourir des plus jeunes. « Des jeunes de 16 ans, aussi », dit-il. Des surdoses, il en voit tous les jours, même si toutes ne finissent pas aussi tragiquement.
Même en se basant uniquement sur les données parcellaires du coroner, le nombre de personnes mourant en situation d’itinérance a augmenté sans arrêt au cours des dernières années. En 2020, on en comptait 45 au Québec. En 2024, 127. Le nombre de femmes mortes en situation d’itinérance a grimpé de 211 % au cours de cette période, et celui des hommes, de 175 %. Les données de 2025 demeurent quant à elles à être traitées.
Selon Mortalité itinérance, l’itinérance cachée, qui a fait l’objet de peu d’études, couvre un grand nombre de décès non répertoriés. Il s’agit de personnes en situation d’itinérance qui sont de passage chez quelqu’un. Selon leur évaluation, cette catégorie regrouperait 34,9 % des décès en situation d’itinérance. 42,3 % des décès surviendraient dans des situations d’itinérance extérieure, et 22,8 % dans des ressources d’hébergement.
Corps non réclamés
Mais il n’y a pas que les itinérants qui meurent dans la solitude et l’indifférence. Le nombre de corps non réclamés est aussi en croissance exponentielle au Québec depuis plusieurs années. Des statistiques de Santé Québec, rapportées par la CBC, font plutôt état de 992 cas en 2025, alors qu’on en dénombrait la moitié moins, soit 448, en 2020. Sur la liste du Bureau du coroner de 2025, on peut lire une longue liste de noms, suivis simplement d’une date de naissance.
Ces corps, lorsqu’ils ne sont pas réclamés par les familles, sont enterrés moyennant une somme de 2500 dollars fournie par le gouvernement du Québec, qui n’a pas été indexée depuis plusieurs années. Au cimetière Le repos Saint-François d’Assise, dans l’est de Montréal, on les enterre dans un espace qu’on appelle l’Espace compassion, sans monument ni croix individuelle. Une cérémonie y sera par ailleurs célébrée en leur mémoire le 24 septembre prochain. Mais ce sont surtout les maisons funéraires qui s’occupent désormais de leur crémation.
« Pour les gens qui n’ont pas beaucoup de famille, qui n’ont pas de famille élargie, ce qu’on voit, c’est une tendance générale vers l’isolation », explique Jean-Christophe Jasmin, de Cardus, un laboratoire d’idées non partisan, fondé sur des valeurs chrétiennes, qui s’est penché sur cette question et qui s’intéresse à tout ce qui est « corps intermédiaires », soit ce qui ne relève ni du marché ni de l’État. « On ne dit pas que c’est nécessairement l’Église qui doit faire cela », dit-il. D’autres organismes peuvent maintenir des liens avec les personnes vulnérables et s’inquiéter de ce qu’elles deviennent. Il cite en exemple des coopératives qui peuvent signaler l’éloignement d’un membre qui avait pourtant l’habitude de participer à des activités.
S’il célèbre chaque année une messe pour les oubliés de la rue, l’abbé Claude Paradis n’en oublie pas les vivants pour autant. Claude Paradis est un émule et a été l’adjoint du père Emmett Johns, alias Pops, fondateur de l’organisme Dans la rue. Fondateur pour sa part de l’organisme Notre-Dame de la rue, lié au diocèse de Montréal, l’abbé Claude Paradis sillonne les rues de Montréal chaque semaine, pour rester en contact avec les gens qui y vivent.
« Mon rôle, c’est d’être une présence auprès d’eux, dit-il au moment de visiter le square Viger ou les abords de la Mission Old Brewery, dans le Vieux-Montréal. J’essaie de les apprivoiser. Il faut avoir un lien de confiance. Quand j’ai le lien de confiance, ils vont me conter toute leur vie. »
S’il a un conseil à donner aux gens qui croisent un itinérant ou une itinérante, c’est de lui demander son prénom. Lorsqu’elle porte un prénom, croit-il, l’itinérance prend un tout autre visage. Elle retrouve une certaine humanité.


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