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120 kilomètres de distance, des obus montant jusqu’à la stratosphère : le canon allemand qui frappait Paris sans jamais être visible

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Le 23 mars 1918 à 7h16, un obus s’abat quai de Seine, dans le 19e arrondissement de Paris. Pas d’avion en vue. Pas d’artillerie repérée sur le front. Aucun signe précurseur. Des explosions retentissent de loin en loin dans l’agglomération parisienne, faisant 15 morts et 23 blessés à la seule fin de journée. Ce n’est que vers le soir que le public commence à accepter l’idée qu’un canon puisse bombarder Paris depuis plus de 100 kilomètres, jusque-là, on cherchait comment un avion aurait pu larguer des bombes sans être aperçu. La réponse allait dépasser l’entendement des meilleurs experts militaires français.

À retenir

  • Comment les Allemands ont-ils pu bombarder Paris sans être repérés ?
  • Quelle était cette trajectoire incroyable qui frôle la stratosphère ?
  • Pourquoi cette arme révolutionnaire n’a finalement pas changé l’issue de la guerre ?

Sommaire

  1. Une prouesse que personne ne croyait possible
  2. 750 tonnes d’acier et un obus qui frôle la stratosphère
  3. Le Vendredi Saint de l’église Saint-Gervais
  4. Une arme de terreur qui rate sa cible psychologique

Une prouesse que personne ne croyait possible

Les ingénieurs de Krupp, sous la direction de Rausenberger, avaient créé une arme capable de tirer à 120 km, distance qui sépare Paris du front en 1917. Jusqu’alors, les plus gros calibres tiraient au maximum à 40 kilomètres, ce qui ne permettait pas de bombarder Paris depuis le front. Tripler cette portée relevait, selon les experts français, de l’impossibilité physique. Georges Clemenceau lui-même refusa de croire les experts qui identifiaient des débris d’obus d’artillerie plutôt que des bombes d’aviation. Les implications étaient lourdes : le front serait-il rompu ? Les armées encerclées ? Les Allemands auraient-ils atteint Meaux ? Les Français étaient loin de réaliser la portée atteinte par les pièces de marine allemandes.

Le Pariser Kanonen est conçu par l’état-major allemand comme une arme psychologique, destinée à terroriser les Parisiens, les désordres et les manifestations ainsi suscités étant censés pousser le gouvernement français à demander un armistice. Derrière cette ambition stratégique se cache une ingénierie proprement vertigineuse. C’est l’ingénieur Rausenberger qui conçoit un canon de 750 tonnes, tirant depuis des plates-formes métalliques démontables, sept tubes sont construits dans les usines Krupp d’Essen et les usines Škoda de Plzeň.

750 tonnes d’acier et un obus qui frôle la stratosphère

Le tube était une juxtaposition de trois tubes usagés de canons de calibre 380 mm, dans lesquels était inséré un tube réducteur au calibre 210 mm. Pour éviter la pliure, voire la rupture d’un tel fût, un solide haubanage partant d’un mât central renforçait et soutenait le canon sur toute sa volée. Le résultat : un tube long de 36 mètres, pour une masse totale de 750 tonnes. À titre de comparaison, c’est à peu près le poids d’un Boeing 747 plein… multiplié par cinq.

La trajectoire de l’obus constitue peut-être le détail le plus stupéfiant de toute cette histoire. En moins de 4 minutes, l’obus s’élève jusqu’à une altitude d’environ 40 kilomètres avant de s’abattre sur Paris. Dès 1914, des essais de tir à longue portée avaient mis en évidence les propriétés de moindre résistance aérodynamique de la haute atmosphère : à 40 000 mètres d’apogée, l’obus atteignait la stratosphère. C’est précisément ce passage dans l’air raréfié des hautes couches atmosphériques qui permettait de conserver la vitesse sur une telle distance. Un principe que les ingénieurs américains réutiliseront, bien plus tard, pour d’autres projets balistiques.

Les obus, de 21 cm de calibre et de 98 cm de longueur, pèsent 125 kg et contiennent environ 8 kg de charge explosive. Lors du tir, la vitesse initiale de l’obus est de 1 640 m/s, à titre de comparaison, pour les canons de marine de 21 cm standard, la vitesse initiale des obus est de 800 m/s. Soit plus du double. Le canon filait ses projectiles à une cadence qui faisait fondre littéralement le métal de son propre tube. Le tube était usé après 65 coups ; chaque obus était numéroté de 1 à 65 et devait être tiré dans l’ordre, puisque leurs diamètres croissants compensaient l’usure progressive — une erreur dans l’ordre aurait pu provoquer l’explosion du canon. Le 65e tiré, le tube partait chez Krupp pour rechemisage et fabrication d’une nouvelle série d’obus.

Le Vendredi Saint de l’église Saint-Gervais

Installés début 1918 en forêt de Saint-Gobain, près de Crépy-en-Laonnois au nord de Paris, en arrière de la ligne de front, ces monstres d’acier tiraient à l’aveugle, sans observation directe ni possibilité de corriger le tir en temps réel. Harcelés par une centaine d’obus entre fin mars et début avril, un demi-million des trois millions de Parisiens fuient la capitale, dans la première évacuation forcée d’une ville sous un bombardement à longue portée.

Le pire survient le Vendredi Saint. Un obus atteint l’église Saint-Gervais pendant les vêpres du 29 mars 1918, occasionnant 91 morts (dont 52 femmes) et 68 blessés parmi les fidèles. Cet épisode est considéré comme l’attaque parisienne la plus meurtrière de toute la période. L’événement eut un retentissement jusqu’en Amérique. Le baron Pierre de Coubertin, dont l’épouse figurait parmi les victimes, en laissa un témoignage poignant dans ce qu’il nomma le Livre d’or des Victimes.

C’est le plus important bombardement civil en France durant la Première Guerre mondiale. Au total, 367 obus tombèrent sur Paris et les communes environnantes entre le 23 mars et le 9 août 1918, causant la mort de 256 personnes.

Une arme de terreur qui rate sa cible psychologique

Malgré leurs prouesses techniques, les Pariser Kanonen n’ont pas influé sur le cours de la guerre. Passés les premiers tirs, les Parisiens s’habituèrent aux bombardements, d’autant plus que les tirs s’espacèrent avec le temps. Les Allemands furent rapidement délogés de leur position à cause de la contre-offensive alliée de la deuxième bataille de la Marne en juillet 1918. Après-guerre, aucun des canons de Paris ne tomba entre les mains alliées : les Allemands détruisirent tous les documents et matériels pour protéger leur avance technique.

Le mythe persistant de la « Grosse Bertha » mérite d’être dissipé une fois pour toutes. En France, on a souvent désigné sous ce nom le mystérieux canon utilisé pour le bombardement de Paris, mais il s’agissait en fait d’un modèle bien différent. Pour les Allemands, la « Grosse Bertha » désignait un obusier de portée limitée à une dizaine de kilomètres, bien loin des 120 km des Pariser Kanonen. Un glissement sémantique entretenu par la presse de l’époque qui colle encore à cette arme aujourd’hui. Les Pariser Kanonen eurent toutefois des clones français dans les années 1930, avec le programme TLP (très longue portée) qui enregistra des tirs à presque 130 km. La course à l’artillerie à très longue portée ne s’arrêta donc pas avec l’armistice — elle changea simplement de pavillon.

Sources : parismuseescollections.paris.fr | unjourdeplusaparis.com

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